dimanche 29 décembre 2013

Eloge du camembert

        Camembert !
        Astre à la rotondité parfaite, qui se lève au crépuscule des banquets ! Comme tu illumines de ta saveur nos papilles usées ! Comme tu nous transportes loin des fadeurs et des tambouilles banales !
        Alors que les abus nous assomment, que l'alcool embrume nos sens, alors que nous attendent les ornières de la plaisanterie égrillarde, tu nous saisis de ton haleine violente, tu nous souffles au fond des bronches et nous claques le bulbe olfactif.
        Camembert ! Sans toi, les repas ne seraient que longues déchéances, voyages en descente des amuse-gueule aux pousse-café, déliquescences des sens et des esprits finissant en indigestions comateuses.
        Camembert !
        Tu es sans nul doute le salut des bonnes mœurs, du lien social et de la littérature des fins d'après-midi.

dimanche 22 décembre 2013

AVRAC etc.

AVRAC n.m. Acroximatif de accident vasculaire rachidio-cérébral, dysfonctionnement du système vasculaire provoquant des lésions au cerveau et au rachis, généralement provoqué par un excès de sasufasu ou par un plantage de l'implant cérébral. 

BOPOWAP n.m. Acroximatif de body powa appliances (mot anglais), appareil à picovolts alimenté par l’électricité résiduelle des muscles. 

DYNAMYTHE n.m. Récit légendaire raconté par les artificiers des factions naturistes au cours du conflit prothétique du milieu du XXIe siècle.Par ext. Histoire extravagante. 

GYROPHARYNGITE n.f. Infection des voies aériennes supérieures, due à la bactérie Streptococcum rotiferox, dont le premier symptôme est une forte rougeur se déplaçant autour du cou.

HYPOPOTABLE adj. Qualifie l'eau des rivières et fleuves tropicaux, impropre à la consommation. 

MINISTOIRE n.f. Texte narratif très court, mis en vogue par le réseau social Twitter.  En 2018, la France inventa l'impôt sur la TVA. Ce fut un échec. (@JLeGoff)

PLASTIKITSCH 1. adj. D'une qualité et d'un goût discutables. 2. n.m. Courant esthétique du XXIe siècle, s'inspirant du pop art au XXe siècle. 

POTRACHE ou POTRASH adj. Qualifie un humour bon enfant et incorrect. 

SUPERFLOU 1. adj. Imprécis. 2. adj. Inutile. 3. n.m. Objet présentant ces caractéristiques. Il n'y a que les filles qui m'intéressent, le reste, c'est du superflou. (D. Brillant)

lundi 16 décembre 2013

Eloge de l'économe

      Dans l’ombre d’un tiroir de cuisine dort un héros en costume d’humilité : l’économe.
        L’économe a changé la face du monde. Songez comme, avant son avènement, nos grands-mères s’escrimaient à éplucher les patates sans gaspiller, avec de méchants couteaux d’office ! Songez à l’adresse qu’il leur fallait pour épouser les vicieuses circonvolutions de ces racines ! Car alors, les patates n’étaient pas blondes ni rondes comme aujourd'hui. Non, elles étaient boursouflées et verruqueuses ; même les frites n’étaient pas tout à fait carrées.
        Mais grâce à l’économe, la corvée de pluche est devenue un plaisir. Tandis qu’on tient tendrement de la main gauche l’objet du désir culinaire, on le déshabille prestement de la main droite. En un clin d’œil on met à nu la quintessence légumineuse qui nourrit nos chairs et nous offre ses précieuses vitamines. Simultanément et comme par magie, on accumule un petit tas d’épluchures, non moindre richesse qui alimentera le compost dont se repaissent nos lombrics replets.
        Croyez-moi, l’économe libère la femme, revigore la santé publique et participe au renouveau de la nature. L’économe est l’incarnation du développement durable.

dimanche 8 décembre 2013

Mon cher Marc

Mon cher Marc,

        Je ne suis pas descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui n'est pas encore rentré à la Villa de son long voyage en Asie. Pourtant j'aime bien aller chez lui, après l'expresso, je me dégourdis les jambes, je profite de l'air frais, dans l'anticipation du zénith étouffant. Mais Hermogène est bien loin, en excursion chez les Perses ou les Pictes, je ne sais plus. Peu importe, dès lors qu'on quitte Rome, on est chez les Barbares.
        Mon ulcère me fait souffrir ces temps-ci. Je ne sais pas si ce sont les soucis où les premiers raisins de la saison, qui sont délicieux mais encore acides. A vrai dire, plus j'avance en âge, plus vivre m'emmerde. Et régner devient particulièrement pénible. Je suis assailli sans répit par toutes sortes de dérangements physiques, qui choisissent n'importe quelle partie de mon corps et la transforment en problème. Je dors mal et n'urine presque plus. Mon exaspération est telle que souvent je n'arrive même pas à écouter les graves affaires que m'expose Serenus mon conseiller. Mais Serenus est un emmerdeur, lui aussi.
       Apparemment nous sommes ainsi faits que, quand la fin approche, nous l'appelons de nos vœux. Les dieux ont donc pourvu à tout.

mardi 3 décembre 2013

Eloge de la brume

       On n'y voit rien ce matin. La purée de pois enveloppe chaque élément du paysage. Toutes les choses familières, la voiture du voisin, le peuplier d'en face prennent des allures de fantômes venant hanter notre quotidien. Ça fait un peu peur peut-être.
        Mais quelle joie de voir enfin de la nouveauté ! Comme la brume se joue de la routine, cale dans l'enfilade des semaines un petit coin d'exception ! « Tu te souviens, c'était ce jour où on n'y voyait pas à dix pas ! »
       En estompant les contours, la brume change les points de vue et révèle des choses qu'on ne percevait pas. Le mur d'en face est fissuré. Le feu vert brille plus fort que le rouge.
        La brume est un filtre qui révèle la platitude de nos vies. La brume est dure mais juste.

dimanche 24 novembre 2013

John-John et l'ongle incarné

        C'est le matin. John-John se lève. Quand il pose le pied par terre, il hurle de douleur : un de ses ongles d'orteil a décidé de lui faire la peau. Ça fait deux semaines qu'il proteste mais John-John fait la sourde oreille : chez lui, les ongles incarnés n'ont pas voix au chapitre.
        Maintenant l'ongle en a marre de mariner dans une vieille botte et il s'est lancé dans une guerre totale. John-John a le pied violet. Il traverse la baraque à cloche-pied. En voulant éviter la table, il fait un écart, accroche la sangle de sa carabine, elle tombe, le coup part et fait un trou dans la porte. Dehors, le chien hurle.
        Résolu, John-John prend une bouteille de tord-boyaux et asperge son pied. Puis il sort son grand couteau et ouvre sur deux centimètres pour commencer. Un coulis de pus orangé tombe sur le sol. La pression diminue un peu à l'intérieur du pied. John-John verse du tord-boyaux dessus, il hurle.
        Puis il emballe tout ça dans un chiffon sale et s'allonge avec le pied en l'air. Maintenant il faut attendre mais il n'a pas de livre. Pour s'occuper, il pense à Rosie, à ses yeux, à la rondeur de son visage, à ses cheveux, à sa nuque, à ses bras, à ses... non. Il pense à autre chose mais sa tête et d'autres morceaux de lui pensent toujours à Rosie. Le temps est long.
         Il se réveille alors que le soir tombe. Il s'est assoupi. Il a froid, il tremble. Le pied est violet foncé, dur, et douloureux. John-John le prend personnellement désormais, ce n'est pas un pied qui va lui dicter sa loi.
        Il défait le pansement sale, prend son arme, ajuste et tue l'orteil. Il hurle. Il refait le pansement sale, bien serré, finit la bouteille de tord-boyaux et s'écroule.
        Le lendemain, ça fait toujours mal mais ça dégonfle. John-John se lève et va jeter l'orteil au chien. Dans le désert on ne gâche pas.

dimanche 17 novembre 2013

Eloge du cancer

        Le cancer est un monstre, oui, c'est un crabe qui nous dévore de l'intérieur. Mais il a deux grandes qualités.
        Notons d'abord que le cancer nous parle. Il est là pour pousser, croître et embellir, pour nous déloger de notre propre corps. Pourtant, il est constitué de nos propres cellules qui, prises de folie, veulent vivre éternellement. Cette folie provoque la mort de l'ensemble.
        Entendons ensemble le message du cancer : quand quelques-uns veulent accaparer toutes les ressources, allant même jusqu'à vouloir vivre éternellement, ils ne parviennent qu'à gangrener l'ensemble dont il font partie. Tout finit par s'effondrer et l'hubris emporte aussi ceux qui y ont cédé.
        Le cancer a une autre grande qualité : il est honnête ; il est là pour tuer. C'est rare qu'on annonce aussi clairement la couleur, surtout quand elle est noire. Et le cancer frappe tout le monde, riches et pauvres, vieux et jeunes, même les petits enfants.
        Le cancer est un gauchiste terroriste.

jeudi 14 novembre 2013

Ça n'a pas débuté comme ça.

        Ça n'a pas débuté comme ça. Moi, j'ai toujours dit quelque chose. Mais on ne m'a pas écouté. Je les avais prévenus, les maréchaux et les ministres, qu'on allait se faire piler par les Allemands. Je leur avais dit qu'ils étaient plus forts, plus organisés, plus armés que nous, qu'ils allaient nous sucer le lard. Bernique ! Ils n'en font qu'à leur tête, dans les bureaux dorés ! Ils en voulaient, de la guerre, du chant martial, des défilés sur les Champs-Elysées, sous les fleurs ! Ah on en a eu, des défilés ! C'était bien plutôt des défilés de gueules cassées dans les gares, de jeunes types ravagés du dehors et du dedans, les poumons racornis par le sarin, le cerveau fendu par le bruit des obus et les hurlements des copains. Et les autres, les galonnés, se pavanaient en jaquette dans les cabinets sous lambris. Non pas que ce soit pire ici qu'ailleurs, partout l'humain est un bête animal.

lundi 4 novembre 2013

Berthe la fourmi solitaire

        Depuis toujours Berthe est mal vue. Sa multitude de sœurs, toutes plus fayottes les unes que les autres, se tuent à la tâche depuis leur premier jour. Et constamment elles assaisonnent Berthe de reproches : on n'a jamais vu une fourmi qui prenne le temps de vivre, qui réfléchisse au pourquoi des choses et qui pose des questions.
        Berthe n'adore pas le travail. De plus, elle aime comprendre ce qu'elle fait et pourquoi elle le fait. Par ailleurs, Berthe a une perception assez personnelle de son corps : elle considère qu'elle a droit à un espace vital autour d'elle, rien de démesuré mais une petite bulle où on n'entrerait pas sans son autorisation expresse.
        Bien loin de ça, elle subit toute la journée une promiscuité insupportable : ses connes de sœurs considèrent que chacune appartient à tout le monde. Elles la reniflent et la palpent en permanence, ce qui donne à Berthe des bouffées de rage terribles. Par ailleurs, ses sœurs sont d'une méfiance extravagante vis-à-vis de tout ce qui vient de l'extérieur.
        Si bien que Berthe, un beau jour de printemps, après le énième reproche de la journée, plante là son ouvrage et se tire. Ses sœurs sont sciées : une fourmi qui quitte son poste sans raison de sécurité impérieuse, on n'a jamais vu ça.
        Berthe s'en fout. Elle longe le corridor vers la sortie, débouche au soleil et respire l'air extérieur, qui a comme une saveur nouvelle. Elle se retourne vers le corridor et voit des centaines de têtes qui la regardent les yeux ronds. Elle leur fait un bras d'honneur libérateur et part vers le petit bois là-bas, qu'elle a toujours voulu visiter.
        Puis elle se fait piquer par un merle à trente mètres de la fourmilière.

dimanche 27 octobre 2013

Eloge du pourri

        Pourri !

        Loin d'être une insulte, cette épithète devrait flatter l'ego. Pensons un instant à ce que serait notre planète sans le pourri. Sans le travail des cloportes, xylophages, tardigrades et autres bestioles monstrueuses : un monceau de cadavres. Des strates de cadavres empilés. Darwin n'aurait eu aucun mérite.
        Mais, âmes sensibles, chassez cette vision d'horreur de votre esprit, et sentez naître en vous la reconnaissance pour le pourri. Admirez comme du déchet, de la mort, de la fin, il tire la jeunesse, l'élan, la vie en somme ! Le pourri, c'est la résurrection permanente.
        Alors désormais, au lieu de vous écarter l'air pincé des ordures éventrées, de contourner les décharges, ciselez donc des poèmes sur les charognes, soyez pénétrants, soyez saprophiles !

mardi 22 octobre 2013

Aujourd'hui, Maman est vivante.

        Aujourd'hui, Maman est vivante. Ça tombe bien, j'avais besoin de lui parler. Le notaire est venu hier lui signifier sa destitution totale de ses biens, de ses privilèges et de sa couronne. Cette gyropharyngite oblitérante est décidément cause de bien des soucis : il nous faut parfois attendre une semaine pour trouver un moment où Maman puisse nous comprendre, nous faire part de sa volonté bien que désormais ça n'ait plus grande importance , signer quelques papiers.
        C'est maintenant mon frère aîné qui doit prendre le trône. Cette perspective ne laisse pas de m'inquiéter, tant il est peu au fait des affaires du pays et des manœuvres de Cour. A coup sûr, sa rectitude le perdra ; nous sommes entourés de chacals.
        Il faut que je pense à faire empoisonner le cardinal. J'ai depuis longtemps sa petite moustache italienne en horreur et le pouvoir doit désormais reposer dans les seules mains de la famille. Maman a été bien trop faible avec lui et cette liaison tardive a failli tout ruiner. Mais elle en a conçu beaucoup de joie, au crépuscule de sa vie. Comme elle allait à confesse !

dimanche 13 octobre 2013

J'ai longtemps habité dans une petite bicoque.

J'ai longtemps habité dans une petite bicoque
Sans hall ni baies vitrées, sans escalier de marbre.
Dans mon abri branlant appuyé contre un arbre,
Je me faisais cuire un œuf coque.

samedi 12 octobre 2013

Faux départs : la règle

1. Prendre la première phrase d'un classique de la littérature.
2. La transformer de façon à lui faire dire le contraire de ce qu'elle voulait dire.
3. Ecrire sur cette base le début d'un roman ou d'un poème.

jeudi 10 octobre 2013

Lontemps, je me suis couché tard.

       Longtemps, je me suis couché tard. J'ai toujours craint le crépuscule, cette heure sourde où tout bascule. Plus rien n'est ce qu'il semble être habituellement, ce qui était familier devient étranger.
       Aussi, dès le déclin de l'après-midi, je cessais toute activité pour me plonger dans un bain brûlant, proche de m'ébouillanter, avec un prix Nobel de littérature. Contre les kriss de l'angoisse je brandissais un bouclier de papier.
        C'était vain. Quoi que je fisse, la tombée de la nuit me sautait à la gorge comme un carnassier. Entre chien et loup, je sentais toujours les mêmes crocs dans ma chair.
        Plus tard, je commençai à boire. Avec mon Nobel je m'envoyais un grand cognac sans âge. Ainsi chauffé du dehors comme du dedans, je ramollissais ma carcasse et passais, tant bien que mal, le seuil fatidique de la nuit.
        Une fois entré, je m'y sentais si bien que je voulais qu'elle n'eût pas de fin. Je me perdais dans des fêtes éblouissantes. Mais l'aube finissait toujours par arriver et, de toute sa beauté, elle me signifiait avec limpidité que j'avais encore brûlé mon temps en vain et que les vapeurs de l'ivresse ne comblent pas la vacuité d'une vie.
        C'est quand je suis mort que ça a commencé à aller mieux.

vendredi 27 septembre 2013

Eloge du pneu

        Le pneu n'a pas la considération qu'il mérite.
       D'abord le mot. Admirez cet ovni. Une paire de consonnes impossible, suivies d'une queue coupée. On dirait un boxer à trois pattes.
      Sans parler du pluriel en S. C'est sans doute une sorte de décoration pour services rendus, une référence aux virages dangereux où le pneu fait son œuvre, guidant nos cylindrées puissantes sur l'asphalte. Sans lui, nos Maseratti finiraient en bas-reliefs dans les abribus.
       Mais voyez son humilité dans l'accomplissement de sa mission ! Alors que nous calons nos escarres dans des baquets de cuir, lui va au charbon. Pneu sur bitume, étreinte des hydrocarbures, il assèche la route, encaisse les déformations et nous mène à bon port.
       Et quand il est trop vieux pour courir les routes, il continue à servir coûte que coûte, vaillant toujours, lestant les bâches sur les silos, immobile désormais.
       Puis on finit par le brûler, et tout ce qui nous vient à l'esprit, c'est que ça pue.

dimanche 22 septembre 2013

André le lombric psychopathe

        André est très malade. Son enfance se passe normalement, à avaler et déféquer de la terre comme ses semblables. Mais à l'adolescence, quelque chose se dérègle dans son minuscule cerveau. André vit à proximité d'une mine de mercure désaffectée.
         Il commence par assassiner ses parents et l'ensemble de ses frères et sœurs, puis les dévore. Il s'attaque ensuite à ses cousins, scarabées à l'état larvaire, puis à sa tante Berthe, respectable hanneton.
        L'ingestion de toute cette chair modifie profondément son métabolisme. Son cerveau double de taille. Il commence à s'interroger sur le sens de l'existence.
        Un jour, il échappe de justesse aux crocs d'une vilaine taupe. Une fois la peur passée, il se met dans une colère noire et décide de faire justice aux lombrics du monde entier en exterminant les taupes.
        Sitôt dit, sitôt fait, il enfile un masque et monte un modus operandi pour son génocide. André ne manque pas d'esprit, si l'on en juge par ses résultats : en deux semaines, il balaie la population de taupes dans un rayon de cinq kilomètres. Il change alors de théâtre d'opérations, avec le même succès. Il se met à faire aussi un peu de hérisson. De fil en aiguille, il nettoie tout le Sud-Ouest de l'Angleterre.
         Il finit par se faire recruter par le chef-jardinier de sa Majesté, avec pour mission de protéger les gazons inestimables de la Couronne.

vendredi 13 septembre 2013

Gherardt le grizzly gay

        Gherardt naît un beau matin de mars, au fin fond du Saskatchewan. Il vit une enfance heureuse, avec sa mère et sa sœur Greta. Ils pêchent le saumon, volent du miel aux abeilles, se grattent le dos au tronc des sapins. Ils ne connaissent par leur père, disparu avant même leur naissance.
        Arrive l'automne. Gherardt et Greta sont maintenant de beaux ours, solides sur leurs pattes arrières pour impressionner le chaland et largement bourrelés de graisse pour l'hiver. Leur mère aménage la caverne familiale en prévision du long sommeil qui les attend. Quand les premiers flocons tombent, elle les pousse gentiment vers le fond du trou et tous trois s'endorment comme des bienheureux. L'hiver se passe dans une longue torpeur.
        A l'arrivée du printemps, on les voit faire quelques pas hébétés au soleil, s'étirer et bâiller longuement. Ils sont affamés et partent aussitôt en quête d'un casse-dalle. Mais bientôt les jeunes ours atteignent leur taille adulte. Leur mère prend ses distances, commence à se montrer rude. Pendant ce temps, Gherardt et Greta sentent monter en eux les chatouillis de l'âge adulte. La saison des amours est proche.
        Un matin, Gherardt se réveille et constate que Greta n'est plus là. Il questionne sa mère, qui bougonne que sa sœur est partie vivre sa vie et qu'il ferait bien d'en faire autant. Il est surpris. Quelque temps après, comme il tarde à saisir le message, sa mère le vire manu militari, lui enjoignant d'aller "se trouver une pouffe dans la vallée d'à côté".
        Le problème, c'est que Gherardt n'aime pas les pouffes. Il change de vallée, zone un peu puis se trouve un coin tranquille et mène une vie solitaire et vaguement mélancolique. Jusqu'à ce qu'un clair matin d'août, il tombe sur Terence le trappeur trans.

mardi 3 septembre 2013

José le sanglier à TOC

    Depuis toujours, José déteste le désordre et la saleté. Ça lui donne des tremblements spasmodiques. Son enfance est un enfer, qu'il subit vautré dans la fange au milieu de ses frères et sœurs, sous les mamelles sordides de sa mère.
     Dès qu'il en est capable, il quitte cette ambiance délétère et va creuser, dans son coin, un petit nid douillet, tapissé de feuilles fraîches et de menthe. José ne supporte pas l'haleine fétide du lever.
     Tous les soirs, à son réveil, il débarrasse sa vieille litière et cherche des feuilles fraîches, toutes de la même espèce et de la même taille. Puis il les arrange de façon géométrique, superposées comme les tuiles d'un toit, en rangs serrés partant de l'extérieur de sa bauge vers le centre. Ensuite il parsème l'ensemble de feuilles de menthe, là aussi selon un motif régulier. Cette occupation lui prend une grande partie de la nuit car José n'a pas de mains. Puis, quand toutes les feuilles sont ordonnées comme il faut, que les cercles concentriques sont parfaits, il prend sa vieille litière et l'emporte, assez loin car il n'arrive pas à s'endormir avec l'idée qu'il y a des saletés alentour.
     Enfin il part chercher à manger. Mais il passe tant de temps à soigner sa couche que c'est déjà le point du jour. Alors il mange n'importe quoi, des champignons semi-vénéneux, des sacs plastiques qui traînent dans le sous-bois, des limaces pleines de pesticides.
     José mène une existence très douloureuse, il est efflanqué et malheureux. Jusqu'au jour où il rencontre Alexandra, loutre gracieuse, constamment dans l'eau, le poil parfaitement lisse. Elle lui apprend une nouvelle forme de propreté, beaucoup moins contraignante. Avec elle, José devient le plus heureux des sangliers nageurs.

mercredi 28 août 2013

Acroximatif etc.

ACROXIMATIF n.m. Acronyme approximatif. Ex. : sasufasu : SAlt-SUgar-FAt Standardized Unit.

AIRAQUA n.f. sport Discipline où l'athlète, muni de diverses prothèses, enchaîne des figures de voltige dans un bassin et dans l'air au-dessus de l'eau. syn. : cybiogym 

CARPÉ-LAPIN n.m. sport Figure d'airaqua dans laquelle l'impulsion se prend accroupi au fond de l'eau, puis, en l'air, le cybiogymnaste se plie en deux au niveau des hanches, touchant ses pieds avec ses mains (ou autres extrémités). syn. : soubresaut grenu
 
CRACKAILLE n.f. Mafia trafiquant principalement le crack
 
CYBIO 1. n.m. et adj. Être constitué à la fois de tissus biologiques et de parties mécaniques. 2. Préfixe caractérisant ces êtres ou des objets et usages se rapportant à eux. Cybiocerveau planétaire, cybioclebs
 
PERSOPUCE n.f. Dispositif électronique implanté sous la peau, contenant des informations sur l'identité et l'état de santé du porteur. Murray s'était fait une fois de plus pirater sa persopuce et voilà que les robflics sonnaient à sa porte. Dieu sait quel usage la crackaille avait pu en faire. (A. Jodorowsky) 

PYGISTE n.m. et f. Personne s'adonnant au sexe de façon irrégulière et tarifée
 
RECORDITE n.f. méd. Tendance pathologique à conserver une trace numérique des événements, sans distinction d'importance ; compulsion d'enregistrement. syn. : Save-It-All Syndrome ou SIAS (mot anglais)
 
SURIMISTE n.m. Chômeur de longue durée en réinsertion dans un restaurant japonais.

jeudi 15 août 2013

Tony la gerboise sanglante

    Tony est petit et mignon. Depuis toujours, les dames s'extasient sur sa mine d'ange et lui caressent la tête en disant il est adorable.
     Ce que ces vieux sacs ne savent pas, c'est que Tony vit un enfer à l'école : profitant de sa petite taille, ses camarades le frappent constamment. Les parents de Tony habitent dans le quartier des iguanes, un coin très dur. Tous les jours, il entend oh les beaux yeux, oh qu'il a le poil doux, oh ces grands pieds si rigolos. Puis les coups commencent à pleuvoir.
    Ces jeux cruels durent depuis la maternelle. Mais, en sixième, un matin où l'un des meneurs s'approche pour le frapper comme chaque jour, Tony prend une impulsion puissante, lui colle sur la tempe un grand coup de pied retourné, saute à sa gorge et tranche la carotide de ses incisives aiguës. Il se redresse lentement, le regard fou, les moustaches frétillantes, son pelage crème souillé de sang.
     Plus tard il devient le chef de gang le plus violent d'Iguanada et savoure sa revanche.

mercredi 31 juillet 2013

John-John et la poussière dans l'oeil

         Le vilain vent du désert s'est levé cette nuit et ce matin le ciel est pris dans un voile terne. John-John jette un œil dehors en réchauffant son café. Aujourd'hui il faut rassembler les bêtes et marquer les veaux.
John-John se brûle l’œsophage en avalant son jus bouillant. Il sort en sacrant : saperlipopette !
Sitôt dehors, il est accueilli par une bourrasque sournoise, qui détourne son attention en lui enlevant son chapeau. Dès qu'il se met à courir pour le rattraper, elle lui lance une poignée de poussière au visage. Il commence à pleurer et son chapeau part au loin.
Il revient sur ses pas pour se rincer les yeux. Il plonge son visage dans le baquet derrière la maison mais le vent a mis plein de poussière dedans. Voilà maintenant qu'il a les dents qui crissent.
Il rentre dans la maison se rincer avec de l'eau propre mais il n'en a plus. Il se crache dans la main pour se rincer l’œil mais il a la bouche pleine de sable.
C'est l'impasse. Il faut demander de l'aide.
A tâtons, il selle son cheval, le fidèle Chupito, et part vers la ville. Sans chapeau, il n'a pas fière allure. Les larmes dessinent des chemins dans la poussière de ses joues.
Jamais la route ne lui a semblé aussi longue. Enfin, il arrive en vue de Las Nalgas. Il va demander de l'aide à Bill, le patron du bazar, qui est un ami.
John-John a encore reçu quelques kilos de poussière dans les yeux en chemin, si bien que ça le brûle atrocement comme il reste figé sur le pas de la porte : il devine que ce n'est pas Bill derrière le comptoir mais Rosie, sa fille. Maintenant il est trop tard : elle a vu qu'il pleure.
Mais Rosie est une chouette fille. Émue par son désarroi, elle lui sèche ses larmes.

samedi 13 juillet 2013

Cougnassou etc.

COUGNASSOU n.m. et adj. 1. Personne d'une maladresse benête. 2. Paresseux et égoïste. A cette époque, Han Solo était assez cougnassou. (J. Le Forestier)

CRAMOISI adj. 1. D'un rouge foncé. 2. Calciné, décomposé. Quand John-John quittait la maison, Rosie retrouvait toujours sous son lit quelques slips cramoisis. (J. Irving)

MÉDOR interj. Cri des patrouilles cynophiles de nuit dans les grands ensembles. – Par ext. n.m. Membre d'une milice illégale.
NYCTALOPE n. et adj. 1. Capable de voir dans l'obscurité. 2. Proxénète, crapineux.

POUTOUFFE n.f. Femme vulgaire et aguicheuse.

PROTHÉSISME n.m. Mouvement philosophique et politique du milieu du XXIe siècle, favorable à l'utilisation des prothèses.

PROTHÈTE n.m. Partisan du prothésisme.

PSEUDOPYGE adj. Portant un postérieur postiche. – Par ext. Indigne de confiance, versatile.

TESSITURE n.f. 1. mus. Registre des sons qu'une voix peut produire sans difficulté. 2. Préparation à base de verre pilé et de mélasse, ingérée par les moines trappistes en pénitence.

TROU-LA-TÊTE adj. inv. (mot créole) Distrait

 

Eh ben alors ?

toi, il suffit de mettre "sexe" pour te faire cliquer ? Tu trouves ça beau, un calamar tout nu ?

Bon allez, je ne suis pas chien, la voilà la sex-tape de calamars. Regarde comme la femelle devient toute bleue d'un coup à 45'', c'est joli.


Et si tu tombes sur ce message sans avoir cliqué auparavant sur un lien intitulé "sex-tapes de calamars", tu peux aller voir le fin mot de l'histoire sur Vents contraires "Nous sommes tous des clés USB".

lundi 8 juillet 2013

John-John achète des caleçons

   John-John a un problème : en bon cow-boy solitaire, il n'est pas marié. Comme il n'est pas marié, sa femme ne lui achète pas ses caleçons. Il est obligé de les acheter lui-même et c'est toujours pénible : le marchand de caleçons est à côté de la marchande de jupons. En fait ces deux marchands sont mariés. John-John peut comprendre qu'on tienne un magasin de caleçons quand on n'est pas marié : on a ce qu'il faut sous la main, comme ça pas la peine d'aller en acheter. Par contre, quel intérêt quand on est marié ?
   John-John enfonce son chapeau le plus possible, pour que personne ne voie son regard limpide. Il passe en rasant les murs devant le magasin de jupons et entre très vite dans le magasin de caleçons. Il en achète dix, pour ne pas avoir à revenir de sitôt. Il paye et s'apprête à ressortir. Sur le pas de la porte, il s'arrête net : Rosie est là, en train de discuter avec une autre femme devant le magasin de jupons.
   John-John est stupéfait : comment peuvent-elles discuter ici ? Il n'arrive pas à sortir. Il ne veut pas que Rosie le voie. Lui qui était si pressé de partir, le voilà qui traîne dans le magasin, fait semblant de s'intéresser à des plastrons et des chemises d'employés du télégraphe. Le marchand prend tout de suite un air soupçonneux. John-John s'en aperçoit et devient très gêné.
   Poussé par le regard soupçonneux, il se dirige vers la porte. Rosie est toujours là, avec son amie. John-John sort et tourne dans la direction où n'est pas son cheval, pour ne pas avoir à passer près de Rosie. Il ne faut surtout pas qu'elle sache qu'il achète des caleçons pour ses fesses. 
   Il rase les murs mais il entend la voix de Rosie qui l'appelle gaiement : « John-John ! »
   Enfer.

lundi 1 juillet 2013

John-John à la fête foraine

   Sans raison valable, aujourd'hui John-John est contrarié. Le coq chante mal, un cordon de nuages traîne sur l'horizon, le vent fait rouler des boules de brindilles sur le sol. John-John trouve ça kitsch.
   Pour se changer les idées, il décide d'aller à la fête foraine.
   Il se met à cheval. La route est longue car la fête foraine est à San Pedro. Il pourrait y aller en train mais ça le rend malade.
   Après quatre jours de voyage, dormant à la belle étoile, la tête sur sa selle, il arrive à San Pedro. La fête foraine est toujours là.
   Il commence à sourire en entendant les cris des petits enfants. Il est entouré de mères sévères et de bonnes débonnaires, qui courent après des petits diables en costumes rayés.
   Pour se mettre en confiance, John-John commence par le stand de tir.
   En un quart d'heure, il gagne dix-sept ours en peluche géants. Il les donne aux petits enfants, qui poussent des cris de joie et courent derrière lui.
   Puis il va au rodéo. Il rit aux larmes en voyant un jeune con d'aristo se briser la nuque sur la balustrade. Quand vient son tour, il tient le bronco très serré et lui fait subir sa loi. Il se paie même le luxe de lui labourer les flancs de ses éperons acérés.
   Maintenant tout à fait content de lui, John-John va aux grandes balançoires qui tournent en rond. Il tremble un peu quand même en attachant sa ceinture. Les petites filles autour de lui sont surexcitées dans leurs robes roses. Dès que le manège démarre, John-John verdit. Il vomit au troisième tour, traçant une belle parabole dans l'air.
   Il est chassé ignominieusement de la fête foraine par des bonnes en fureur et des petites filles qui lui jettent des pommes d'amour refroidies. Les ours en peluche sont brûlés en un grand feu d'autodafé.

dimanche 30 juin 2013

Madame Irma vous parle.

Tu aimes les histoires de bananes ? Eh bien, va donc lire ceci et vois comme je l’avais totalement prédit dès le 28 février, ici.

Pour fêter ça, je t’offre une autre prédiction gratuite et sans engagement : ce soir, la nuit va tomber.

mercredi 26 juin 2013

Artichoc etc.

ARTICHOC n.m. méd. Forte réaction anaphylactique faisant suite à l'ingestion d'astéracées. 

BLINDE-EN-PLUS n.m. Fam. D'une prudence excessive. syn. : terre-la-mort. 

CELLO n.m. 1. Abr. Violoncelle. 2. Abr. Limoncello, liqueur italienne à base de citron. 3. Abr. Cervello (mot italien) Plaisir paroxystique, souvent provoqué par implant cérébral. 

COCO-ZAMOUQUE adj. et n. (mot créole) 1. Atteint d'une maladie psychiatrique. 2. Cynique, sans scrupules. syn. : pouri-coco. 

CONNEX adj. inv. 1. Équipé d'un implant cérébral. 2. Sociable, amical. 

ÉPROUVANTABLE adj. Dont l'horreur dépasse toute description. Dès la nuit de noces, leur vie conjugale fut éprouvantable. (G. de Maupassant) 

HANDICOMPATIBLE adj. Utilisable par une personne affectée d'un handicap. 

PLÈQUE adj. 1. Rêche, dur. 2. Froid. Tous les soirs il rentrait ivre, ne se tenant plus. Elle l'attendait dans la cuisine, roide sur une chaise, plèque. (P. Michon) 

RÉTROCUL adj. Conservateur en matières de mœurs. La duchesse se montrait singulièrement rétrocule en de pareilles circonstances, contrairement à Charlus, qui s'affairait en tous sens. (M. Proust)

samedi 22 juin 2013

Qu'on le pende par les tripes !

Ça devait arriver ! Mon bouquin de pirates, Le Jamais Plus, est disponible depuis quelques jours, en papier de bois d'arbre véritable ou en petits 0 et 1. Alors pour te donner envie, voici quelques paragraphes.








Andrzej est, comme Martón, originaire d’Europe orientale. On ne sait rien de sa jeunesse, il n’en parle pas, ni de grand-chose d’autre d’ailleurs. De fait, il parle assez mal, ce qui a sans doute un rapport avec la structure bizarre de ses maxillaires.
En revanche, on connaît les circonstances de l’accident qui l’a défiguré : en 1895, il travaille comme mécanicien pour les chemins de fer bavarois et un moteur lui explose au visage alors qu’il tente de le démonter. Sa face est arrachée de son crâne.
Une autre version de l’accident circule également ; elle évoque un combat à la pelle contre un ours, une nuit froide le long d’une ligne secondaire du réseau. Ayant momentanément le dessus, l’ours aurait entrepris de dévorer Andrzej. Ceci pourrait expliquer l’aversion notable d’Andrzej pour le commando Daikou aux puissantes mâchoires.
Quelles que soient les circonstances exactes de son accident, Andrzej subit vingt-trois opérations dans la clinique privée du Docteur Hackfleisch à Ratisbonne. Ce dernier se passionne pour ce cas extrême, qui lui permet de donner toute la mesure de son talent. Il soigne donc Andrzej gracieusement et, roublard, acquiert ce faisant une notoriété européenne, pas totalement méritée au vu du résultat.

mercredi 19 juin 2013

Barbraque etc.

BARBRAQUE n.f. bouch. Viande de bovin mort d'encéphalopathie spongiforme. – Par ext. Personne grossière et stupide. Depuis qu'elle était devenue chef de service, Mireille la petite dactylo se comportait en vraie barbraque. (F. Dard)

BRÂTON n.m. Type de massue originaire de l'Ouest de la France. – Par ext. Ivresse déraisonnable. Kevin s'est mis un sacré brâton vendredi soir !

BURG n.m. techn. Dysfonctionnement informatique faisant suite au malaise d'un technicien.

CRAPIN n.m. Prostitution exercée dans des conditions d'hygiène douteuses.

DICON n.m. (sigle de Delusion-Inducing COMpendium, mot angl.) Compilation de définitions erronées. syn. Lexicon.

ŒSTRUCHE [ɛstryʃ] n.f. sports Athlète féminine dont les performances à la course s'accroissent en période d'ovulation.

PARTIMONIE n.f. littér. Dans la littérature romantique anglaise, brève série d'échecs amoureux. Quand Henry partit pour Swansea avec sa cousine, Lindya sanglota longuement, ne pouvant écarter totalement un profond sentiment de partimonie. (J. Austen)

PORNE adj. Fam. Se dit d'un coït ennuyeux. – Par ext. Décevant. Wesh, trop porne le dernier Piggie Zuck !

dimanche 16 juin 2013

John-John en promenade

Quand il va en ville, John-John remarque souvent que les femmes marchent dans la rue lentement, on dirait qu'elles ne savent pas où elles vont et elles s'arrêtent tout le temps pour parler en regardant les yeux des autres. Certains hommes font ça aussi. John-John est intrigué.
Un jour, pour en avoir le cœur net, il va en ville et se met à suivre deux femmes qui font ça. Elles marchent lentement, comme d'habitude. A force, elles finissent par arriver au bout de la rue principale et là, elles font demi-tour sur place. John-John, qui les suivait d'un peu trop près, se retrouve nez-à-nez avec elles. Elles arrêtent de parler et commencent à regarder ses yeux l'air contrarié. Lui baisse le nez, les laisse passer et fait mine de continuer tout droit. Elles repartent.
Après quelques pas, il arrive au point où elles ont fait demi-tour. Il fait demi-tour exactement comme elles, mais ça ne fait rien de spécial. Il continue à les suivre d'un peu plus loin. L'une d'entre elles jette un œil par-dessus son épaule et le voit. Elle dit un mot à son amie et toutes les deux pressent le pas. John-John, cherchant toujours à comprendre, fait de même, pour voir comment ça fait.
Les femmes regardent de nouveau derrière elles, le voient qui marche vite désormais, et se mettent à courir. John-John les imite. Elles s'affolent et cavalent à toutes jambes jusque chez le shérif. John-John entre une seconde après, haletant. Les femmes se cachent derrière le shérif, qui était en train de causer avec son adjoint. Il regarde John-John avec surprise. John-John aussi.
Le shérif demande à John-John ce qui se passe. John-John répond rien. Le shérif demande aux femmes ce qui se passe. Elles répondent qu'elles se promenaient tranquillement et que ce cow-boy solitaire les a suivies.
John-John trouve que c'est un peu exagéré, parce que courir à toutes jambes jusque chez le shérif, il ne trouve pas ça très tranquille. Il demande :
– Mais pourquoi faites-vous ça ?
Les femmes le regardent de travers, l'adjoint le regarde de travers, le shérif répond :
– John-John, quand on n'a rien à faire, quelquefois on se promène.
John-John répond :
– Quand je n'ai rien à faire, je ne fais rien, ou alors je cherche une idée de quelque chose à faire, mais je ne cours pas chez le shérif.
Le shérif répond :
– On n'est pas tous pareils, John-John.
John-John est d'accord.

jeudi 13 juin 2013

John-John et le regard

Tous les jours, John-John regarde des choses. Il est obligé de regarder devant lui pour marcher, pour trouver son cheval, pour cuire son fricot. Ses yeux limpides sont perdus dans l'ombre profonde de son chapeau.
Il a remarqué que les autres gens regardent eux aussi, pour marcher pour prendre leur fusil, pour couper du bois. Mais pas seulement. Ils regardent aussi les yeux des autres gens. John-John, lui, ne regarde pas les yeux des autres gens, il regarde les choses dont il a besoin. Il n'a pas besoin des yeux des autres gens, ce n'est pas avec ça qu'il va couper du bois ou, beurk, cuire son fricot.
John-John essaie de comprendre pourquoi les gens font ça. Il a remarqué que souvent c'est quand les gens parlent à quelqu'un qu'ils regardent ses yeux. Du coup, John-John comprend mieux pourquoi lui ne le fait pas : il est solitaire, il ne parle pas à quelqu'un.
Mais il se dit que si tout le monde le fait, c'est que ça doit servir à quelque chose. Alors il veut essayer mais il n'y a personne. Il s'approche de son cheval.
Il lui parle mais ça fait peur au cheval, parce qu'il n'a pas l'habitude. Alors John-John se tait et se contente de regarder ses yeux. Le problème, c'est que le cheval a un œil de chaque côté de la tête donc John-John ne peut pas regarder les deux en même temps. D'ailleurs il ne regarde jamais qu'une seule chose à la fois, il n'arrive pas à regarder deux choses en même temps.
Après un bon quart d'heure à regarder l’œil gauche de son cheval, il ne sent pas de différence. Il se dit qu'il faut essayer avec une personne. Pour ça, il faut aller en ville. Il va aller au bazar, acheter des clous. Il aime bien le patron.
Il se met en selle et part. Ça prend une heure d'arriver en ville. En chemin, il croise un crotale. Il essaie de regarder son œil mais le serpent file se cacher mécontent.
John-John arrive à Las Nalgas, descend de son cheval et entre dans le bazar. Ce n'est pas le patron derrière le comptoir, c'est sa fille, Rosie. Elle a des boucles blondes et, comme son nom l'indique, des joues roses. Elle lui dit bonjour en souriant et lui demande ce qu'il veut.
Contrairement au cheval, elle a les deux yeux en face mais John-John ne peut toujours en regarder qu'un seul à la fois. Il choisit le droit, pour changer. Rosie a l’œil droit d'un bleu très soutenu, planté dans celui de John-John. Il est surpris, troublé, ébloui. Il se sent mal à l'aise et ressort en grommelant que peut-être.
Il va falloir s'entraîner.