samedi 23 juillet 2022

Magical bicycle

         J’étais tout jeune, encore enfant. Je l’ai entendue un soir de printemps, quand les premiers souffles de l’été se font sentir. Une musique pleine de notes, métalliques, aigrelettes quand elles étaient prises une à une, mais en foisonnant elles formaient un bouquet. Comme les herbes hautes le long des chemins, simples, vertes, qui prises en brassées font une savane de rêves.
        J’y suis tombé aussitôt, comme dans un paysage d’air vivant. Devant la mer d’étain, une lande plate, couverte de bruyère et d’ajoncs, écorchée au plus près du sel. Elle est habitée par de petits oiseaux beiges. Au matin, ils montent vers le soleil à la verticale, en chantant à s’en décrocher la langue, trillent sans fin. Le vent vit là, accueillant comme un ami cher.

         De grands blocs de pierre noire tombés dans l’eau, géants muets, les vagues passent par-dessous. Ils forment des arches, ça gronde gentiment, on est à l’abri sur la falaise.

         Le soleil est puissant et sans hargne. Il pose sur les lieux un regard de père. Je le sens sur ma nuque. L’œil porte aussi loin qu’il peut, libre enfin, l’horizon disponible.

         Je vais à vélo. Sur le large chemin de terre, en mouvement, sans arrêt, sans presse, emmené-équanime dans le cycle infini des pédales. Au lieu du cliquetis et des petits couinements surs des vélos de vacances, la musique.

         A la première pression du pied, elle commence, lente, fait mine d’hésiter, se fait prier, puis se lance. Aussitôt elle bat comme un cœur, infinie en rond, me berce. Bientôt elle vire, elle fait un détour comme on contourne un bosquet, elle donne le change, mais au dernier arbre, quand on retrouve la lande et l’espace ouvert, elle reprend son battement. Imaginez que le bonheur soit un lieu où on peut être.

         Elle reprend ainsi deux ou trois fois. Puis dix, puis trente : dès que la dernière note a fini de s’éteindre dans l’air, je reviens au début et me noie de nouveau. Elle crève la poche à émotions.


         Mais après quelques semaines, j’ai une hésitation. Le violet de la bruyère semble un peu moins intense, la lumière blanchit. Le ronron des vagues s’aplatit. Puis je m’aperçois que, l’espace de quelques secondes, je n’ai pas écouté. La révélation tranche alors, lame dans les côtes : la musique s’use.

         J’arrête aussitôt de l’écouter. J’économise : je cherche d’autres œuvres du même auteur, de la même époque.

         Mais je ne trouve rien qui la remplace. Je découvre d’autres merveilles, je chevauche les nuées, je me trémousse dans les bras des succubes, je jette des coups de pied par-dessus les sommets. Mais rien ne me ramène sur ma lande, sur le vélo construit par des créatures anciennes du monde.

         Quand je finis par m’en ouvrir à mes parents, musiciens qui voient la vie par les oreilles, ils me regardent avec un sourire triste.

         Alors je trompe l’attente. Je meuble. Et tous les ans, pour mon anniversaire, je m’isole, trouvant un prétexte, me cache en chien malade, je mets mes écouteurs et,
pour quelques minutes, disparais de ce monde.