samedi 28 mars 2020

Jour 12


Week-end. Petit soleil doré-timide. Ménage is back.

Un écologue écrit que la pandémie est une crise écologique. En deux mots : on détruit les habitats naturels donc les espèces sauvages viennent plus à notre contact, elles nous refilent leurs virus sauvages et voilà le résultat. Alors qu’avant les virus sauvages jouaient sagement dans la jungle. Si on supprime la jungle, ils viennent jouer dans nos bronches. Une couche de mondialisation par-dessus, et hop tout le monde crache son diaphragme.

Ça crisse à New-York, les hôpitaux sont déjà sous tension alors qu’ils attendent la crête du tsunami dans trois semaines ! Bon dieu de bon dieu.

L’autre jour au supermarché, ils n’ont pas pu mettre de lait, de chocolat au lait ni de riz dans notre commande. Mon père est né en 1939, pas de bol le pauvre, il m’a raconté souvent des histoires de rationnement après la guerre. On se rend compte que ça vient vite ces choses-là, il suffit de désorganiser un peu le circuit. Tu coupes quelques routes, tu casses quelques usines, tu infectes quelques boulangers et le tour est joué. Notre système est assez délicat. L’optimisation exclut les marges de sécurité. On le voit à l’hôpital en ce moment.
En parlant de supermarché, il n’y a plus de créneau pour le drive. Le calendrier s’arrête à six jours et tout est plein. On va camper devant l’appli à minuit pour choper une fenêtre.
Donc je sors acheter trois bricoles à la superette. Je discute un peu avec la boulangère, maintenant abritée derrière une tente de film alimentaire. Elle me dit qu’elle est contente de venir travailler, ça la sort de chez elle. Moi aussi.
Pas de wasabi à la superette. Damn. Pas de riz non plus. Tant pis. Par contre il y a du chocolat au lait.
Cette fois-ci aussi, je suis une trajectoire sinueuse pour éviter mes semblables. Je foule des trottoirs que je n’avais jamais pris. Un vent fou court dans mes cheveux, c’est l’ivresse de l’inconnu.
Il ne faut pas que tout ça dure trop longtemps, je prends gout à marcher au milieu de la rue. Ça respire.
Juste avant de rentrer, je vais me planter au milieu du petit carrefour à côté de la maison. Je me tourne vers les quatre rues successivement, pas âme qui vive. J’ai un peu envie de chialer à l’idée de rentrer dans mon œuf. Je manque d’espace et de rapports humains. Il faut que j’arrête de sortir.
Mais une fois rentré, ça va.
Je me lave tellement les mains qu’on dirait que j’ai des gants en croco. La semaine prochaine je suis à l’os.

A ma connaissance il n’y a pas de confinement en Europe du Nord. Pourtant ils sont au point sur le sujet, ils sont habitués avec leur hiver. La différence, c’est qu’on a de la lumière, c’est important. N’empêche, ils pourraient faire un effort, par solidarité.
Ce soir on change d’heure. Je ne l’ai pas vu venir ce coup-là, ça fait partie des choses qui sont sorties du radar. De quoi on va s’apercevoir la semaine prochaine ? Qu’on est en juillet ?

Dans la salle des machines du blog, je vois d’où viennent les lecteurs. Je reconnais tout le monde : France claro, Etats-Unis, Espagne, Sénégal, Belgique, Pérou… ça me fait chaud au cœur. Je vous salue tous bien bas.



vendredi 27 mars 2020

Jour 11


1000 morts hier en Italie. Ils sont à 9000 en un mois, soit l’équivalent d’une saison entière de grippe en France. La contagion ralentit, c’est toujours ça. Chez nous ça s’accélère, 365 morts hier.

Notre jeune cousine fait des gardes à Madrid, dans une combinaison en papier fripé blanc, avec un masque de soudeur sur un masque de canard et des gants qui collent. On ne voit plus que ses yeux limpides. Quatre-vingts personnes attendent un lit depuis deux jours. Elle reste espiègle et fait des selfies, respect.

On parle de plus en plus d’économie. On va perdre trois points de croissance, c’est une catastrophe Thérèse. Plans de relance de milliards de milliards de kopecks.
Les Etats européens se déchirent sur les questions financières, encore une fois, radins contre irresponsables.

= Déviation =

Y a un truc qui m’énerve, c’est quand on tombe amoureux du flacon, alors que l’important c’est l’ivresse. On n’a que le PIB à la bouche, alors que ce qui compte c’est l’état d’un groupe d’humains. C’est comme si la météo ne parlait que du taux d’humidité dans l’air.
Le PIB, je ne veux plus en entendre parler et quand est-ce qu’on construit un système qui ne déchire pas d’humain et d’environnement ? Le développement durable c’est pas pour les chiens.
Mais honnêtement l’économie c’est super compliqué. On ne comprend pas grand-chose et on maitrise encore moins. Quand j’avais vingt ans, on m’a enseigné que tout acteur économique est un être rationnel qui cherche à maximiser son profit. C’est encore plus con que l’accord du participe passé, faut le faire. J’ai mis l’économie à la poubelle et j’ai eu 4 à la fin.
Mais l’économie m’a beaucoup fait avancer sur le plan personnel : elle m’a appris à douter de l’autorité.
J’ai une proposition : l’économie c’est comme un biotope. C’est un fatras d’acteurs différents avec leurs propres logiques, qui dépendent les uns des autres dans tous les sens. Je propose d’étudier l’économie selon une approche biosystémique, peut-être qu’on avancera un peu.

= Fin de déviation =

Je suis pibophobe. Mais apparemment ça commence à chauffer. Malgré mon dégout pour l’économie, je dois prendre acte qu’il y a d’un coup trois millions de chômeurs aux Etats-Unis et que ça va concerner tout le monde. Les premiers à morfler étant toujours les plus pauvres, les moins formés etc., ça promet encore d’émouvantes scènes d’égalité des chances. Pour ceux qui ne seront pas morts dans une poubelle à Bombay.

Dans le square en face, deux petits enfants se transforment en minotaures et hurlent comme des minotaures. Alternative appelée à se répandre : hurler ou péter les plombs. Les psys appellent ça décompenser. Je comprends pas mais j’aime bien, ça me fait penser à une explosion de chaudière.

Les bourgeons de l’arbre des voisins débourrent. J’aime bien ce mot-là aussi. Ils n’écoutent que l’élan indomptable de la vie et se foutent de notre pandémie, ces sacrés loustics.

Ma fille a un devoir à faire sur un auteur pas engagé. Je lui dis moi, elle fait mmh, je lui dis Proust. Il est engagé dans la contemplation des madeleines épongeant le thé, ce n’est pas un sujet de société.
Est-ce que râler constitue un engagement ? En manif, quand on passe à la télé, quand on va à New-York en voilier. S’engager, c’est faire ou c’est dire ?



jeudi 26 mars 2020

Jour 10


Deux milliards de personnes confinées.
Les diverses courbes continuent à monter. L’Espagne prend cher. Ça décolle au Royaume-Uni. L’Allemagne s’en sort bien apparemment. En France, ça s'accélère. Notre région est la moins touchée, on accueille vingt malades venant du grand Est en TGV réanimatoire.
Je lis ça : un médecin flippe de devoir choisir entre ventiler une femme de quarante ans ou un homme de quarante-cinq ans père de deux enfants. Les places en réanimation sont de plus en plus chères, comme prévu.
C’est marrant, le portrait du type me ressemble beaucoup. Mais moi j’ai quarante-sept ans, donc ça va.

Les animaux profitent de notre absence : un puma dans le centre de Santiago du Chili, un sanglier à Barcelone. Les cormorans pêchent de nouveau dans les canaux de Venise, l’eau est plus claire. Ici, on est mal : les écureuils ont bouffé tous les biscuits et des grenouilles crient dans la salle de bain la nuit.

En temps normal, on parle constamment de casser la routine. Mais dans un grand bouleversement, la première chose qu’on fait est d’en construire une nouvelle. Finalement la routine, c’est une organisation qu’on perpétue parce qu’elle fonctionne. Le problème c’est qu’on s’emmerde.

On rit beaucoup, comme prévenu par l'écrivaine italienne du jour 2. Beaucoup de blagues circulent sur internet, il y a de la tension à évacuer.

Je vais chercher le plein de courses au drive du supermarché. Ça circule hyper bien ! Je discute avec la dame. Elle me dit qu’elle est crevée, ça bosse là-dedans. Pas de malades dans le magasin pour le moment.
Plus de chocolat au lait, plus de lait. Il faut aller dans le magasin pour en avoir. Mais pour entrer, il y a une queue de cinquante mètres comme celle de la boulangerie hier   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .  donc j’y vais pas. Par chance on a un peu de stock à la maison.



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Toi aussi, fais ton jourNU, c’est simple comme bonjour :

1.     Organise une pandémie
2.     Rapporte les faits saillants de l’actualité, en choisissant les plus spectaculaires
3.     Entrelarde de points de vue personnels méditatifs et sensibles
4.    Narre le quotidien sans fard, pour l’effet caméra à l’épaule et l’identification du lecteur ; rappelle discrètement le cadre familial du confinement
5.    Couvre au pinceau d’un vernis caustique dissimulant un humanisme pudique et une frousse à bas bruit

Tu vois.