mercredi 19 août 2015

Pizza 11 - Le syndrome de La Tourette

Erminio revient très perturbé en cuisine. Concetta s'en aperçoit et lui demande si ça va. Il dit oui oui mais il est absent. Heureusement, le service du déjeuner s'achève.
Ils déjeunent à leur tour. Au café, Concetta revient à la charge :
Qu'est-ce qu'elle voulait, Donatella ?
Euh, je ne sais pas très bien. Elle m'a dit que la scorpione était très bonne.
Comment ? s'étonne Concetta. Elle la connaît cette pizza, elle était toujours fourrée ici quand vous étiez ensemble.
Puis, après un temps d'arrêt :
Moi je pense qu'elle te fait la comédie. Après ce qui s'est passé à la passeggiata, tu as un coup à jouer.
Tu crois ?
Qu'est-ce qu'ils sont tartes, ces mecs. Bien sûr ! Hier elle vient te trouver et te demander de tes nouvelles, aujourd'hui elle vient ici pour te féliciter sur ta pizza, alors qu'elle t'évite depuis un mois. C'est évident, voilà. Qu'est-ce qu'elle a dit exactement ?
Erminio essaie de lui répéter les mots de Donatella.
Bon, toi tu dois regarder la vie avec des sous-titres, hein, sinon tu ne captes rien. Ce que Donatella t'a dit, c'est qu'elle a cru que votre histoire était chiante, c'est sans doute pour ça qu'elle t'a laissé d'ailleurs, mais elle s'est finalement aperçue que tu es un type exceptionnel et elle veut recommencer. Il n'y a pas plus clair !
Ah, répond Erminio.
Alors tu vas te remettre au travail. Je ne sais pas si tu t'en es aperçu mais tu es encore plus distrait que d'habitude depuis que vous n'êtes plus ensemble. Je te rappelle que, la semaine dernière, tu t'es croûté en scooter à l'arrêt. Tu es un grand athlète mais ça tu ne le fais pas en temps normal. Donc tu te prends par la main et tu trouves un moyen de retourner vers elle.
Ah, répète Erminio. Il faut que je réfléchisse.
C'est ça, réfléchis.
Et ils se remettent au travail pour le service du soir. De nouveau la pâte, la découpe etc.
Arrive le coup de feu. De nouveau Leonarda jette les commandes par le guichet, Concetta et Erminio préparent.
Au bout d'un quart d'heure, Leonarda rapporte une pizza en disant que les clients râlent parce que c'est trop pimenté. Concetta et Erminio s'étonnent et goûtent. Elle recrache aussitôt :
Mais c'est immangeable ! Qui est-ce qui l'a dressée celle-là ?
Euh, c'est une quattro stagioni, ça doit être moi.
Tu vois que tu es à la masse !
Ils refont la pizza en vitesse et renvoie.
A peine partie, Leonarda revient avec une autre pizza, et la même plainte du client. Elle commence à faire la tête. Ils goûtent de nouveau et Concetta fait les gros yeux à Erminio : de nouveau, il y a trop de piment. Concetta s'énerve :
Erminio, ça commence à bien faire ! C'est pas parce que Donatella a aimé la scorpione parce que finalement c'est piquant et que c'est bon alors qu'elle croyait que c'était pas bon et gnagnagna, qu'il faut incendier tous les clients ! Alors toi elle te dit ça et tout de suite, tu te dis que tu es comme le piment et que le piment c'est super et tu en tartines sur tout ce qui traînes ! C'est la compulsion pimentaire ! Tu sais, les malades qui ne peuvent pas s'empêcher de crier des horreurs ? Ça s'appelle le syndrome de la Tourette. Eh ben tu as le syndrome de la Tourette du piment ! Sois un peu à ce que tu fais, bon sang ! Pizzaiolo pyromane !
Erminio est tout penaud, d'autant que Concetta a exactement deviné ce qu'il a en tête depuis le déjeuner.
La soirée est chaotique : plus d'une dizaine de pizzas sont renvoyées et refaites, Leonarda fait franchement la tronche et Michele finit par envoyer Erminio s'excuser auprès de chaque client.
La première fois, il est très gêné, il ne sait pas quoi dire alors, pris de cours, il raconte la vérité : son ex est venue lui dire à midi qu'elle avait aimé la pizza très pimentée et que depuis il s'est un peu oublié sur le piment. Il cite même le diagnostic de Concetta : c'est un La Tourette du piment. Ça lui prend cinq minutes mais à la fin les clients rigolent franchement, d'autant que leur nouvelle pizza arrive à ce moment-là.
Voyant que ça marche, Erminio recommence les coups suivants, en gonflant l'histoire, en ajoutant des détails, si bien que dans la version ultime, Donatella le coince dans l'arrière-cuisine et ils font l'amour comme des diables sur un lit de piment. Les gens rigolent très fort, au point d'en oublier de manger leurs nouvelles pizzas.
Michele, qui était furieux d'abord, observe ce retournement de situation et se gratte la tête. A la fin du service, il va voir Concetta et Erminio et, pensivement, propose :
Et si on racontait des histoires aux gens pendant qu'ils attendent leurs pizzas ?




Balise fournie par Magali : le syndrome de La Tourette

dimanche 16 août 2015

Pizza 10 - Le scorpion

Le lendemain, la routine à quatre mains reprend : Concetta et Erminio se présentent à la pizzeria dès huit heures. Pâte, découpe, préparation, ajustements de dernière minute.
Arrive le service. Leonarda, la serveuse, jette les commandes à travers le guichet dans la porte de la cuisine : margherita, calzone, parmigiana, encore margherita avec deux assiettes, siciliana, scorpione. Erminio remarque la scorpione, celle-là on ne la commande pas souvent, ce n'est pas un classique, c'est une de ses inventions. Il a un faible pour elle : il a trouvé un piment spécial, long à la détente. On mord un premier morceau de pizza, c'est bon, on a l'arôme mêlé de la pâte, la tomate, la mozzarelle, le jambon, le poivron qui trompe son monde, puis, au fil des bouchées, on commence à sentir le piment. C'est un peu comme un Espelette, assez doux. Les gens en laissent rarement car c'est un bon équilibre.
Puis, quand ils posent leur fourchette, le piment se démasque. Il a mis le feu au palais. Le gourmand est bien attrapé : tout est savouré et avalé. Maintenant il ne reste plus qu'à rougir et transpirer pour expier sa pizza. Au total, c'est un peu comme un explosif à mèche longue, ça pète quand on ne l'attend plus.
Tout en roulant ça dans sa tête, Erminio aide Concetta à confectionner les commandes rapidement. L'épaule se remet doucement et ils commencent à être bien calés à deux. Ils envoient, et le flux continue. Il y a pas mal de monde, ça devrait faire un bon chiffre.
Au bout d'une demi-heure, les commandes de pizzas commencent à s'essouffler, et les desserts prennent le relais.
Puis Leonarda dit qu'un client demande à voir le cuisinier. Concetta et Erminio se regardent. Erminio lui dit d'y aller car c'est elle qui abat la plus grande partie du travail. Il peut gérer la suite, les desserts ne demandent pas beaucoup de préparation.
Concetta revient au bout d'un instant en disant que c'est pour la scorpione et que c'est lui qui est attendu. Erminio grommelle et quitte la cuisine. En terrasse, lui a dit Concetta. Il sort, arrive à la table et voit Donatella, avec une amie.
Il reste interloqué. Donatella le regarde dans les yeux et dit :
J'ai commandé la scorpione et je voulais vous remercier. C'était très surprenant. J'ai beaucoup aimé la douceur apparente, presque banale, puis le feu qui se révèle et qui donne tout son piquant à la chose. Quand on ne l'attend plus.
Erminio reste muet. La scorpione est la pizza préférée de Donatella, elle la connaît parfaitement. La copine rigole. Donatella ajoute :
Je reviendrai.
In cauda venenum.




Balise fournie par Valériane : le scorpion

mercredi 12 août 2015

Pizza 9 - Un caillou dans la chaussure

Erminio se penche, enlève sa chaussure, la secoue. Giovanni, perplexe, lui demande ce qu'il a.
J'ai un caillou dans ma chaussure, répond Erminio.
Ça ne serait pas ton histoire avec Donatella, ce caillou ?
Non, c'est plutôt un menhir sur le pied, mon histoire avec Donatella.
Les autres rigolent. Giovanni enchaîne :
Et pour vous, ça serait quoi un caillou dans la chaussure ?
C'est comme une baleine de soutien-gorge, répond Concetta.
Vu d'ici, je vois plutôt deux baleines, rétorque Giovanni en zyeutant son décolleté.
On ne te parle pas de ces baleines-là ! repart Paola. On te parle des baleines qui sortent de leur couture et qui te transpercent les seins.
Ah ! C'est la tragédie classique ! Ariane, au comble du désespoir, saisit une dague et perce son sein d'albâtre, déclame Giovanni.
Voilà, et comme tu t'en doutes, une dague dans le sein, c'est pénible.
Ce que vous êtes terre-à-terre, les filles ! Pour moi, ça serait plutôt quand je dois faire un truc difficile, et que je le repousse sans cesse. Par exemple, quand j'ai dit aux parents que je rentre pour le week-end mais que je dois leur annoncer que finalement je n'irai pas. Pendant un moment j'ai la flemme d'enlever ma chaussure pour ôter le caillou mais il me dit sans cesse je suis là, je suis là, de sa petite voix criarde, si bien que je ne pense plus qu'à lui et que je finis par m'en débarrasser.
Voilà maintenant que ce sont les gars qui se font du souci pour des problèmes relationnels, commente Concetta.
Vous n'avez pas le monopole du cœur, rétorque Giovanni. Nous, les hommes, nous sommes des êtres sensibles, sous notre poil dur et notre odeur forte.
Moi, mon caillou dans la chaussure, c'est de me raser, intervient Erminio. Ça revient constamment, et j'ai toujours l'impression de ne pas être net.
Comment ! Concetta se marre franchement. Mais quelle minette ! Tu as peur de ne pas être parfait, c'est ça ?
Oui.
C'est le monde à l'envers, les mecs on vous a changés !
Oui, on nous demande d'être virils et soignés à la fois, ça devient ingérable, cette culture post-moderne, dit Erminio. C'était plus simple quand on allait à la chasse et que vous gardiez les enfants.
Je ne réponds même pas, répond Concetta.
Moi, mon caillou dans la chaussure, intervient Paola, c'est quand je n'ai pas travaillé mon piano. J'en fais tous les jours et, tant que je n'en ai pas fait, j'y pense.
C'est pour ça que tu nous casses les oreilles tous les matins avec tes gammes ? demande Concetta.
Oui.
Tu parles d'un plaisir !
Le caillou dans la chaussure, c'est le devoir, interprète Giovanni. Le devoir agit sur notre esprit comme un termite dans une poutre. Il nous ronge jusqu'à ce qu'on s'occupe de lui.
Voilà, il faut tuer le devoir ! repart Concetta. La liberté pour tout et pour tous !
Vous êtes une bande d'anarchistes, s'indigne calmement Erminio. En plus vous êtes incohérents : que faites-vous de la liberté des cailloux d'aller se fourrer dans vos chaussures ?




Balise fournie par Laurence : un caillou dans la chaussure

dimanche 9 août 2015

Pizza 8 - La panne

Erminio regarde sa montre, il sursaute : ça fait trois quarts d'heure qu'il rêvasse devant la glace, et la passeggiata !
Il file : avec son épaule démise, il ne peut pas prendre le scooter, il faut y aller à pied, c'est plus long.
Après un quart d'heure dans les petites rues, le voilà qui débouche sur la place, juste à temps. Les autres s'apprêtent à partir. Il y a là Concetta, Paola et Giovanni. On lui demande de ses nouvelles, et son épaule, et comment va le scooter. Il sourit, il répond, il bavarde à plein régime, comme tous les autres, on s'apostrophe, on rigole, on ne s'écoute pas vraiment mais peu importe, ce qui compte c'est d'être ensemble, dans la chaleur du groupe et de la passeggiata.
Les jeunes sont là, habillés, frais, sortant de la douche, les filles maquillées comme pour l'opéra, les gars rasés de près, coiffés au millimètre, gomina per tutti. On se croise, on se jauge, ceux qu'on connaît, on les embrasse, on cause cinq minutes ; avec les autres, on s'évalue, on s'envoie des coups d’œil sucrés. C'est le grand jeu de séduction collectif. Tout le monde est au plus beau, tout le monde se zyeute, tout le monde a envie de goûter à tout le monde. À cet apéritif amoureux, où on picore sans satiété, se mêlent l'affection vraie, l'animosité, les peines de cœur pour certains. Mais tout ça est peint aux couleurs de l'été et, l'habit faisant le moine, on est gai. On croque un bout de pizza en route, on déambule en long en large, puis on finit avec un verre, à fumer des cigarettes dans la tiédeur de la nuit tombée, sur une terrasse qui surplombe les oliviers et, au loin, la mer. C'est la potion de jouvence quotidiennement répétée.
Pour l'heure, le groupe d'Erminio s'ébranle tout juste. La déambulation commence. Les groupes se croisent, s'arrêtent, perdent quelques personnes, en gagnent d'autres, on se retrouve, on se sépare en convenant de se retrouver plus tard. Giovanni croise son grand frère Giuseppe, revenu de Bologne, où il fait ses études. Erminio l'aime bien, il est très blagueur et, par en-dessous, brillant. Il raconte un peu ses études de droit et la vie à Bologne : la plus vieille université d'Europe, une ville faite pour les étudiants. Les filles sont renversantes, et Giuseppe lui parle avec gourmandise de celles du Nord. Pas les Milanaises, non, les grandes blondes venues de loin, des créatures tombées d'ailleurs. Et dès qu'elles ouvrent la bouche, c'est la deuxième claque : leur assurance calme, leur certitude d'être écoutées tranchent avec les façons des Italiennes. Giuseppe en est baba et fait d'énormes progrès en anglais. Il invite Erminio à venir passer un long week-end à Bologne, pour juger par lui-même. Erminio dit en riant que oui bien sûr à bientôt Giuseppe, puis reprend la déambulation. Il repart, et tombe nez à nez avec Donatella.
Il ne savait pas qu'elle était de retour. Elle, par contre, ne paraît pas surprise. Elle lui fait son demi-sourire, dont Erminio ne sait toujours pas s'il veut dire qu'elle est contente, gênée ou dans une rage froide. C'est sur un de ces demi-sourires qu'il s'est ramassé l'autre fois. Lui ne sourit pas du tout.
Se détachant un peu de son groupe, Donatella vient saluer Paola, qu'elle connaît le mieux, puis les autres. Quand elle en arrive à Erminio, elle se plante doucement devant lui, lui fait la bise comme aux autres et, lui plantant ses yeux verts olives dans la prunelle, lui demande comment ça va.
La panne. Erminio entrouvre la bouche mais rien n'en sort, le robinet à chiacchierare s'est fermé d'un coup. Il vient de respirer son parfum, de sentir sa joue contre la sienne, il a un bocal de piment dans le crâne. Il est saturé par les choses qu'il veut lui dire depuis un mois, la tristesse, la frousse, la surprise, le plaisir.
Donatella ne le lâche pas des yeux. Paola vient gentiment à la rescousse, racontant l'accident de scooter, l'épaule démise et demandant à Donatella des nouvelles de sa sœur, qui est enceinte.
Donatella lâche Erminio et répond à Paola l'air enjoué. Lui recommence à respirer. Les filles discutent une ou deux minutes, puis Donatella repart avec son groupe dans l'autre sens.
Erminio regarde autour de lui. Giovanni est écarlate et lui tape sur l'épaule, sans arriver à parler tant il rit. Concetta en pleure, même. Paola aussi rit de bon cœur. Enfin Giovanni reprend son souffle et lui dit, charitable, qu'il ressemblait à un calzone dégonflé visité par la fée bleue.





Balise fournie par Aline : la panne

vendredi 7 août 2015

Pizza 7 - Le couteau à roulette

Maintenant Erminio imagine sa vie en pizza. Quel effet cela peut-il faire de se faire servir, découper, manger ? Que ressent-on sous le couteau à roulette ?
Erminio se dit que finalement ce n'est qu'une question de destin : la pizza est faite pour être mangée. Et, au fond, est-ce si différent d'être un homme ? On naît, on est façonné par l'éducation, doté d'un certain nombre d'atouts utiles pour la vie, puis on est prêt. On entre alors dans l'arène, on se livre, on fait ce qu'on a à faire, on se retrouve au service des autres, on se consume pour les clients, pour l'État, pour les enfants.
Le couteau à roulette coupe de grandes parts : on fait ses études, on travaille, on se marie, on a des enfants, on se fait licencier, on se sépare, on vieillit. A la fin, il reste quelques miettes. Tout ça est insensible, le couteau à roulette est parfaitement aiguisé.
Erminio hausse les épaules : s'il devient calzone, le couteau à roulette ne le concernera pas, c'est le couteau à dents qui s'occupera de lui. Pour lui, le temps ne sera pas circulaire mais cranté.

 


Balise fournie par l'Anonyme du 25 juillet : le couteau à roulette 

mercredi 5 août 2015

Pizza 6 - Dame Nature

Il finit de se raser, inspecte son menton bleu à la chasse d'un poil oublié, puis se regarde. Parfois ainsi le regard sort de son travail de routine et se pose, frais, sur ce qu'il connaît le mieux. On se revoit alors comme pour la première fois depuis des années.
Erminio est frappé de nouveau par ses lèvres minces, son gros grain de beauté sous son nez un peu tombant. La mâchoire carrée, les sourcils très noirs et nets, les yeux furtifs dessous, les cheveux qui commencent à reculer en haut du front.
D'un coup il s'étonne d'être tel qu'il est. Pourquoi tout ça ? Quel plan Dame Nature avait-elle en tête au moment d'assembler tous ces ingrédients ? En avait-elle un ? Ou a-t-elle jeté ça en vrac et que ça s'arrange comme ça peut ?
Erminio a beaucoup à redire. Au-delà même de ses défauts physiques, un peu trop petit, un peu trop brun, un peu trop ample des oreilles, l'intérieur est trop tumultueux. Sa distraction, ses inventions font bien rigoler les copains, mais eux ne se voient pas toute la journée en sac plein de grenouilles multicolores.
Insatisfait donc, Erminion décide de se réinventer. Il sera beau et bon, dedans comme dehors.
Pour cela, il utilise le medium qu'il maîtrise le mieux : il sait que, dans sa prochaine vie, il se réincarnera en pizza. Voulant forcer le destin, il entend se peindre d'avance, en autoportrait prémonitoire et gustatif.
Tout d'abord, sa chair sera pleine et moelleuse. Erminio ne s'embarrasse pas des clichés sur les sexes. D'ailleurs la pizza n'en a pas. Pâte moelleuse donc, dorée parfaitement car ointe de la meilleure huile des Pouilles, tirée des oliviers millénaires qui veillent dans les champs rouges au-dessus de la mer. Pâte cuite à point aussi, trésor de chaleur accumulée.
Sa carnation ainsi conçue, il pense à son teint. Il aura un teint incarnat, d'un rouge vif, plein de santé et de soleil. Un coulis cuit plusieurs heures à petit feu, les meilleures tomates d'août, les plus vives et les plus savoureuses, avec leur peuple d'herbes.
Ensuite, des anchois : Erminio veut garder sa forte personnalité. Des anchois ennoblis pendant des mois en âcre saumure, des anchois pour dire qui il est, pour s'affirmer aux papilles, sans brutalité, juste un peu de brusquerie pour interdire au mangeur de tomber dans l'inattention.
Du jambon cru. Pour la vigueur, pour la force, pour la douceur. Pas du jambon trop salé, non, un Parme viril et tendre.
Un peu de mozzarelle, pour le liant, la tendresse, la douceur, pour calmer le sel.
Enfin, une olive noire, pour le grain de beauté.
On ferme l'ensemble. Erminio sera un calzone, un chausson. Il gardera ses surprises, son gouffre intérieur. L'homme est un calzone dont on ne voit pas le fond.
Et comme chacun a sa part d'ombre, la pâte sera légèrement poudrée de cendre, afin de dessiner un croissant de lune. L'artiste se rebaptise la Mi-noire et rigole tout seul.
Enfin une feuille de roquette sur le côté, pour l'élégance, le piquant, la fraîcheur.
Erminio considère son nouvel être, sa vie à venir. Il s'équipe encore d'un verre de rouge et se sent achevé. Così si doveva fare ! Le pizzaiolo fait la leçon à Dame Nature.
Puis il se rend compte que finalement il n'a pas changé grand-chose.






Balise fournie par Florent : Dame Nature

dimanche 2 août 2015

Pizza 5 - L'ophtalmo médusé

Le lendemain, c'est dimanche. Erminio se lève très tard. Il dort mal avec son épaule démise. Il s'envoie un grand café au lait, avec deux biscuits au citron, puis un petit café noir. Il se rase.
        Il est quatorze heures. Il voudrait bien aller au cinéma. D'habitude il y va avec Concetta mais il a envie de faire une pause après la journée d'hier. Et Concetta veut sûrement rester chez elle à cause de son pied. Il pourrait appeler quelqu'un d'autre mais il ne voit pas trop qui. Finalement il se décide à y aller seul, d'autant qu'il veut aller voir Méduse, un film qui a l'air bizarre. Tout le monde lui a dit qu'il ne se passait rien. Justement Erminio se sent mou et a envie qu'il ne se passe rien.

        Une fois installé dans son fauteuil, il se met en mode cinéma. Il décolle complètement, tout de suite, et c'est comme si le film devenait la seule réalité et que la vraie vie était fictive. Erminio n'est rattaché au réel que par un fil de mozzarelle. 
        Effectivement, le film est très lent, avec peu de dialogues. On accompagne un homme, belge, ophtalmologue, qui passe des vacances en Toscane avec sa famille. Sa femme a monté tout le programme et lui suit en traînant un peu la patte.
         A un moment, il se trouve au musée des Offices à Florence, devant Méduse, du Caravage. Il est subjugué par ce tableau. Il l'a toujours aimé mais c'est la première fois qu'il le voit de ses yeux. Il commence par observer les vraies couleurs, lire le carton, analyser la composition, puis, petit à petit, il entre dans le tableau. Il trouve dans ces yeux exorbités, dans ce fourmillement de serpents, quelque chose d'une révélation, comme une irruption de paganisme dans sa vie réglée. Il a l'impression de faire face à une puissance ancienne, qui sortirait de la toile et le saisirait comme un hochet. Il se sent fixé au sol, le regard pris dans celui du monstre.
        Peu à peu, il est pris d'un doute. Il croit reconnaître les traits du visage mais qui ? Une ancienne amoureuse, une passante croisée dans la rue, une aïeule, une vision ? Il se noie dans un passé dont il ne sait pas s'il est le sien, ni même s'il a existé.
        Il reste immobile longtemps. A tel point que les autres visiteurs commencent à le remarquer. L'homme perçoit leur gêne, et sort de sa contemplation. Il veut repartir pour continuer sa visite, retrouver sa femme et ses enfants. Mais ses jambes ne répondent pas. Ni rien d'autre d'ailleurs. Son corps est vissé sur place. Méduse le regarde désormais l'air triomphant.
        Jusqu'à ce qu'un enfant énervé déchire la salle de son cri. Il reconnaît son fils. Il tressaille, frissonne et part à grandes enjambées sans regarder de nouveau la toile. Sa femme lui demande ce qu'il faisait, il dit rien. 

        Les lumières se rallument. Erminio atterrit dans son fauteuil. A son tour il pense, parfaitement immobile. Il se demande s'il va arriver à bouger. Il teste un petit doigt. Ça marche. Ici, pas de Méduse. Dommage, d'une certaine façon. 
        Il se lève lentement et rentre chez lui. Il veut se raser de nouveau avant la passeggiata. 





Balise fournie par Brice : un ophtalmo en vacances s'arrête devant "Méduse", du Caravage au Musée des Offices à Florence