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mardi 7 juillet 2015

Le mieux

Le mieux ne serait pas d'écrire les événements au jour le jour. J'ai déjà essayé, ça ne mène qu'à constituer un journal fastidieux, amas de brindilles comme une fourmilière. Une fourmilière, aussi titanesque soit-elle, reste une fourmilière : un projet désordonné, aggloméré à la va comme je te pousse.
Le mieux serait de prendre de la distance, de quitter le tintouin minable des choses, pour s'approcher de la lumière. J'ai des envies de mysticisme, comme une soif de révélation. Je voudrais que tout prenne sens d'un coup, en un flash primordial.
Mais la raison, cette teigne, il faut toujours qu'elle la ramène, le monde ne se capte pas ainsi, l'approche globale est une impasse, à se détacher des faits on s'égare, et le pire qui puisse arriver est d'avoir ce fameux flash : on acquiert alors la certitude d'avoir compris alors qu'on erre toujours dans l'obscurité, ébloui par une illusion intérieure.
Je ne sais plus quoi faire. Décrire les événements est une tâche vaine. Tendre à l'illumination est illusoire. Je crois que je vais juste cesser de penser, pour voir un peu. Je vais faire des trucs. Par exemple, je pourrais m'accoupler, affronter les autres mâles dans des combats épiques, fonder une ville-empire, une lignée même.
Mais tout ça est d'un chiant. Je préfère mille fois réfléchir. Ça va bien plus vite, à la vitesse de l'électricité on saute les étapes fastidieuses de préparation, phasage, mise en œuvre. Le seul matériau qui m'intéresse vraiment est celui des idées.


jeudi 11 juin 2015

Gregor le matin

Lorsque Gregor Samsa se réveilla un matin après des rêves agités, il se trouva métamorphosé, dans son lit, en un monstrueux humain. 
        Il avait toujours craint quelque chose de la sorte. Dans ses cauchemars de jeunesse, il se voyait perdre sa chitine, son armure invincible changée en enveloppe molle, ouverte à tous les coins. Il imaginait alors comme le quotidien serait terrible, à se garder de tous les dangers, des angles des choses, des chutes.
        Et voilà que c'était là. Il voulut se tirer un peu les antennes pour se réveiller mais pas d'antennes, et pas de griffes non plus. Il mobilisa les appendices compliqués, noueux, fixés au bout de ses pattes plus courtes et se heurta la tête avec. Comme prévu, cela lui fit un mal de chien mais il ne se réveilla pas.
        Il constata avec curiosité que la tête était ce qui lui restait de plus familier : une boîte rigide avec, probablement, de la gelée dedans. Pour le reste, c'était conforme à sa vision d'horreur : mou et faible.
        Éperdu, il voulut sortir de son lit pour prévenir ses parents. Déséquilibré par sa paire de pattes manquantes, il se ramassa sur la carpette. Une articulation de ses pattes arrières heurta le sol et une douleur intense le traversa. Ce choc, qu'il n'aurait même pas remarqué hier, le transperça. Il se tâta, un morceau paraissait déplacé à la jonction de deux segments.
        Il eut du mal à s'orienter jusqu'à la porte : les odeurs si familières avaient disparu. En revanche, le cerveau était constamment bombardé de messages lumineux, en une saturation et un désordre insupportables.
        Arrivé à la porte, oubliant un instant sa nouvelle condition, il se précipita comme d'habitude pour l'ouvrir à la volée et, de nouveau, se heurta violemment. Il retomba au sol frappé de douleur et commença à perdre du liquide par les yeux, tandis qu'une douleur diffuse et inconnue se manifestait dans son thorax.


dimanche 19 janvier 2014

C'était inévitable.

        C'était inévitable : l'odeur des amandes amères lui rappelait toujours le destin des amours satisfaites. Il en concevait une sorte d'amertume aiguë, composée de douceur et d'âpreté, qui lui mettait le cœur au bord des lèvres. Non pas que ses amours à lui aient toujours été malheureuses mais le spectacle des couples épanouis, des maris attentionnés et des épouses enflammées, lui retournait l'estomac.
        Il avait grandi dans une famille radieuse, aux revenus confortables mais pas excessifs, sous les yeux bienveillants de ses parents très liés. Ils le restèrent jusqu'à la mort, disparaissant ensemble dans un accident de montagne, encordés sur un mauvais à-pic.
        Lui n'avait pas souffert de cette fin catastrophique. Il était grand déjà et suffisamment désabusé pour que ce malheur glisse sur lui sans dommage. Il était très occupé à séduire et abandonner à tour de bras les jeunes filles de bonne famille, luttant pied à pied contre leur vertu convenue, arrachant la victoire avec les dents et, quand enfin le sang coulait sur les draps, il sautait de leurs lits en fredonnant, ne se donnant pas même la peine de rabattre leurs jupons, les laissant dans des abîmes de honte, déjà parti sur une nouvelle piste, flairant la vulve timide. S'il faut souffrir, disait-il, qu'on souffre mais qu'il se passe quelque chose ! Et il s'y employait ardemment. On aurait dit qu'il cherchait à mourir en duel.
        Il remplissait ainsi ses semaines, enchaînant les conquêtes larmoyantes, jusqu'au jour où il rencontra Justine. Elle aurait pu aussi bien échanger son N contre un C, tant elle lui en fit voir. Elle jouait avec lui comme avec un yoyo, le lâchant pour mieux le ramener à sa main, le faisant tournoyer à vomir.
        Il souffrait, oui, enfin, il vomissait, de la bile, de la rage, de l'amour contrarié, de l'orgueil crevé aussi, mais enfin il avait l'impression d'être en vie. Ces petits jeux durèrent un long moment, plus d'un an, pendant lesquels il perdit une quinzaine de kilos. Sur la fin, on ne le voyait plus en société, seuls ses amis les plus proches et sa sœur désespérée – séduite secrètement elle aussi – lui rendaient visite. Ils s’alarmaient en chœur de le voir en un état si pitoyable, valises sous les yeux, chemise et mine fripées.
        A la fin, Justine, constatant qu'elle avait bien sucé toute la moelle de ce jeune coq, lui signifia qu'il n'avait plus sa place dans sa vie et commença des aventures saphiques. Lui, roué de coups par la puissante cuisinière de l'ensorceleuse, fut trouvé à demi-mort devant le porche. Il resta alité trois mois, avant de se hacher les veines avec une fourchette, aussitôt qu'il eut retrouvé suffisamment de forces.

        Bernardine, sa sœur, en fut dévastée. Elle l'aimait encore d'un amour dévorant, qu'elle masquait derrière une affection fraternelle, et fut transpercée de le voir périr ainsi.
        Elle jura la fin de Justine. Elle fit tant et si bien qu'elle parvint à son tour à se glisser dans son lit. Le yoyo changea de main et Justine se tordit dans des tourments atroces.
        Jocaste la cuisinière, amante éconduite de mademoiselle, ivre de haine, finit par saisir son grand couteau à légumes et tomba sur Bernardine sans crier gare, un petit matin où elle filait à l'anglaise en laissant Justine brisée. Mais Bernardine avait senti le coup venir et elle déchargea sur elle à brûle-pourpoint un petit revolver qu'elle portait sous sa gabardine. Jocaste s'écroula et clameça dans une large flaque de sang.
        Bernardine, sur sa lancée, remonta et planta un autre pruneau dans la calebasse de Justine. Elle était lassée de ces jeux destructeurs.
        Échappant aux gendarmes, elle s'enfuit en Italie, où elle finit sa vie dans un couvent à flanc de colline, se vidant enfin l'esprit dans la contemplation de la vallée fleurie.
        Ce voyant, le spectre de son frère rigolait bien.

dimanche 8 décembre 2013

Mon cher Marc

Mon cher Marc,

        Je ne suis pas descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui n'est pas encore rentré à la Villa de son long voyage en Asie. Pourtant j'aime bien aller chez lui, après l'expresso, je me dégourdis les jambes, je profite de l'air frais, dans l'anticipation du zénith étouffant. Mais Hermogène est bien loin, en excursion chez les Perses ou les Pictes, je ne sais plus. Peu importe, dès lors qu'on quitte Rome, on est chez les Barbares.
        Mon ulcère me fait souffrir ces temps-ci. Je ne sais pas si ce sont les soucis où les premiers raisins de la saison, qui sont délicieux mais encore acides. A vrai dire, plus j'avance en âge, plus vivre m'emmerde. Et régner devient particulièrement pénible. Je suis assailli sans répit par toutes sortes de dérangements physiques, qui choisissent n'importe quelle partie de mon corps et la transforment en problème. Je dors mal et n'urine presque plus. Mon exaspération est telle que souvent je n'arrive même pas à écouter les graves affaires que m'expose Serenus mon conseiller. Mais Serenus est un emmerdeur, lui aussi.
       Apparemment nous sommes ainsi faits que, quand la fin approche, nous l'appelons de nos vœux. Les dieux ont donc pourvu à tout.

jeudi 14 novembre 2013

Ça n'a pas débuté comme ça.

        Ça n'a pas débuté comme ça. Moi, j'ai toujours dit quelque chose. Mais on ne m'a pas écouté. Je les avais prévenus, les maréchaux et les ministres, qu'on allait se faire piler par les Allemands. Je leur avais dit qu'ils étaient plus forts, plus organisés, plus armés que nous, qu'ils allaient nous sucer le lard. Bernique ! Ils n'en font qu'à leur tête, dans les bureaux dorés ! Ils en voulaient, de la guerre, du chant martial, des défilés sur les Champs-Elysées, sous les fleurs ! Ah on en a eu, des défilés ! C'était bien plutôt des défilés de gueules cassées dans les gares, de jeunes types ravagés du dehors et du dedans, les poumons racornis par le sarin, le cerveau fendu par le bruit des obus et les hurlements des copains. Et les autres, les galonnés, se pavanaient en jaquette dans les cabinets sous lambris. Non pas que ce soit pire ici qu'ailleurs, partout l'humain est un bête animal.

mardi 22 octobre 2013

Aujourd'hui, Maman est vivante.

        Aujourd'hui, Maman est vivante. Ça tombe bien, j'avais besoin de lui parler. Le notaire est venu hier lui signifier sa destitution totale de ses biens, de ses privilèges et de sa couronne. Cette gyropharyngite oblitérante est décidément cause de bien des soucis : il nous faut parfois attendre une semaine pour trouver un moment où Maman puisse nous comprendre, nous faire part de sa volonté bien que désormais ça n'ait plus grande importance , signer quelques papiers.
        C'est maintenant mon frère aîné qui doit prendre le trône. Cette perspective ne laisse pas de m'inquiéter, tant il est peu au fait des affaires du pays et des manœuvres de Cour. A coup sûr, sa rectitude le perdra ; nous sommes entourés de chacals.
        Il faut que je pense à faire empoisonner le cardinal. J'ai depuis longtemps sa petite moustache italienne en horreur et le pouvoir doit désormais reposer dans les seules mains de la famille. Maman a été bien trop faible avec lui et cette liaison tardive a failli tout ruiner. Mais elle en a conçu beaucoup de joie, au crépuscule de sa vie. Comme elle allait à confesse !

dimanche 13 octobre 2013

J'ai longtemps habité dans une petite bicoque.

J'ai longtemps habité dans une petite bicoque
Sans hall ni baies vitrées, sans escalier de marbre.
Dans mon abri branlant appuyé contre un arbre,
Je me faisais cuire un œuf coque.

samedi 12 octobre 2013

Faux départs : la règle

1. Prendre la première phrase d'un classique de la littérature.
2. La transformer de façon à lui faire dire le contraire de ce qu'elle voulait dire.
3. Ecrire sur cette base le début d'un roman ou d'un poème.

jeudi 10 octobre 2013

Lontemps, je me suis couché tard.

       Longtemps, je me suis couché tard. J'ai toujours craint le crépuscule, cette heure sourde où tout bascule. Plus rien n'est ce qu'il semble être habituellement, ce qui était familier devient étranger.
       Aussi, dès le déclin de l'après-midi, je cessais toute activité pour me plonger dans un bain brûlant, proche de m'ébouillanter, avec un prix Nobel de littérature. Contre les kriss de l'angoisse je brandissais un bouclier de papier.
        C'était vain. Quoi que je fisse, la tombée de la nuit me sautait à la gorge comme un carnassier. Entre chien et loup, je sentais toujours les mêmes crocs dans ma chair.
        Plus tard, je commençai à boire. Avec mon Nobel je m'envoyais un grand cognac sans âge. Ainsi chauffé du dehors comme du dedans, je ramollissais ma carcasse et passais, tant bien que mal, le seuil fatidique de la nuit.
        Une fois entré, je m'y sentais si bien que je voulais qu'elle n'eût pas de fin. Je me perdais dans des fêtes éblouissantes. Mais l'aube finissait toujours par arriver et, de toute sa beauté, elle me signifiait avec limpidité que j'avais encore brûlé mon temps en vain et que les vapeurs de l'ivresse ne comblent pas la vacuité d'une vie.
        C'est quand je suis mort que ça a commencé à aller mieux.