J’étais tout jeune, encore
enfant. Je l’ai entendue un soir de printemps, quand les premiers
souffles de l’été se font sentir. Une musique pleine de notes,
métalliques, aigrelettes quand elles étaient prises une à une,
mais en foisonnant elles formaient un bouquet. Comme les herbes hautes
le long des chemins, simples, vertes, qui prises en brassées font
une savane de rêves.
J’y suis tombé aussitôt, comme dans un
paysage d’air vivant. Devant la
mer d’étain, une lande plate, couverte de bruyère et d’ajoncs,
écorchée au plus près du sel. Elle est habitée par de petits oiseaux beiges.
Au matin, ils montent vers le soleil à la verticale, en chantant à
s’en décrocher la langue, trillent sans fin. Le vent vit là,
accueillant comme un ami cher.
De grands blocs de pierre noire
tombés dans l’eau, géants muets, les vagues passent par-dessous.
Ils forment des arches, ça gronde gentiment, on est à l’abri sur
la falaise.
Le soleil est puissant et sans
hargne. Il pose sur les lieux un regard de père. Je le sens sur ma
nuque. L’œil porte aussi loin qu’il peut, libre enfin, l’horizon
disponible.
Je vais à vélo. Sur le large
chemin de terre, en mouvement, sans arrêt, sans presse,
emmené-équanime dans le cycle infini des pédales. Au lieu du
cliquetis et des petits couinements surs des vélos de vacances, la
musique.
A la première pression du pied,
elle commence, lente, fait mine d’hésiter, se fait prier, puis se
lance. Aussitôt elle bat comme un cœur, infinie en rond, me berce. Bientôt
elle vire, elle fait un détour comme on contourne un bosquet, elle
donne le change, mais au dernier arbre, quand on retrouve la lande et
l’espace ouvert, elle reprend son battement. Imaginez que le
bonheur soit un lieu où on peut être.
Elle reprend ainsi deux ou trois
fois. Puis dix, puis trente : dès que la dernière note a fini
de s’éteindre dans l’air, je reviens au début et me noie
de nouveau. Elle crève la poche à émotions.
Mais après quelques semaines, j’ai une hésitation. Le violet de la bruyère semble un
peu moins intense, la lumière blanchit. Le ronron des vagues
s’aplatit.
Puis je m’aperçois que, l’espace de quelques secondes, je n’ai
pas écouté. La révélation tranche alors, lame dans
les côtes : la
musique s’use.
J’arrête aussitôt de
l’écouter. J’économise :
je cherche d’autres œuvres du même auteur, de la même époque.
Mais
je ne trouve rien qui la remplace. Je découvre d’autres
merveilles, je chevauche les nuées, je me trémousse dans les bras
des succubes, je jette des coups de pied par-dessus les sommets. Mais
rien ne me ramène sur ma lande, sur le vélo construit par des
créatures anciennes du monde.
Quand je finis par m’en ouvrir
à mes parents, musiciens qui voient la vie par les oreilles, ils me
regardent avec un sourire triste.
Alors je trompe l’attente. Je
meuble. Et tous les ans, pour mon anniversaire, je m’isole,
trouvant un prétexte, me cache en chien malade, je mets mes
écouteurs et, pour quelques minutes, disparais de ce monde.