mercredi 23 avril 2014

Atcha

Parlez-moi correc, je fais maintenant partie d'un collectif d'artistes.
        Il porte le nom mnémotechnique de Lokotoro et on y a préparé une expo sur l'allergie, d'où mes absences higraputiennes ces derniers temps.
        Ça a été l'occasion de travailler avec d'autres gens, qui suivent le dao de l'image et non celui, éthéré, du texte. Il s'agit de Makiko Furuichi, David Lair et surtout Jérémy Segard (mais il y a d'autres vaillants troubadours dans la troupe).
        Ça a aussi été l'occasion de travailler sur un thème scientifique, de tirer d'un sujet purement rationnel et pas forcément folichon des histoires saugrenues, réelles ou inventées, et de chercher la poésie là où on ne regarde pas habituellement (sous la loupe des microscopes, dans les replis de l'intestin).

        Je vais poster ici progressivement le résultat de tout ça.
 

Sur le plan pratique, les infos sont sur l'affiche, y a qu'à lire (cliquer sur l'image pour agrandir).


jeudi 17 avril 2014

Le syndrome du membre fantôme

Le portable d'Ernest est cassé. Il contemple avec désarroi son écran désormais inexpressif. Ernest ne se considère pas comme un guic, ni comme un résoxico. Pourtant, à intervalles réguliers il tapote la poche de son manteau, pour s'assurer qu'il a bien son portable, alors il se souvient qu'il n'est plus là.
        Plusieurs fois par jour, dans les moments creux, Ernest a envie de faire un petit jeu. Aligner des bonbons par exemple, ça c'est rigolo, ou bien lancer des oiseaux fâchés. Il tapote sa poche mais ah oui c'est vrai.
        Il se dit que c'est une opportunité, finalement, ça lui permet de voir où il en est avec ces machines. Il se dit que sa vieille savonnette qui fait juste téléphone et calculatrice est bien suffisante. Il aspire même au dépouillement, par instants.
        Mais la première chose qu'il fait en rentrant le soir est de brancher son appareil. La savonnette consomme dix fois moins de batterie que l'autre mais c'est comme ça, c'est le rituel.
        Il se rend compte aussi qu'il a mal au pouce à faire ses textos à l'antique. A force de se vautrer dans le confort, ses muscles se sont atrophiés. C'est comme ça que Rome est tombée, songe-t-il en s'endormant.
        En partant au boulot le lendemain, il passe sur le pont et veut prendre une photo mais non. Puis il a une idée et veut la noter mais non. Il a un besoin impérieux de connaître la météo en Ukraine mais non. Il veut regarder son agenda mais non. Il veut relire Une charogne de Baudelaire mais non. Il finit la journée piteusement en appelant sa femme à la maison, pour qu'elle lui trouve sur internet le magasin qu'il cherche. GPS mais non.
        Ces démangeaisons sont insupportables.


jeudi 27 mars 2014

Le racisme

Chloé vient d'un milieu tout à fait honorable. Sa famille est une lignée continue de cadres intermédiaires du Haut-Rhin, acteurs enthousiastes du développement local, dans la sidérurgie puis dans les services par Internet. Ils sont incrustés dans des certitudes taillées sur mesure, leur horizon collé à la ligne bleue des Vosges. Chloé partage tout naturellement les conceptions familiales, considérant confusément les tribus des arabes, des noirs et des chinois comme moins bien que la sienne.
Jusqu'au jour où elle croise devant le portail Lahcen, le livreur du Monoprix. Ses traits secs, son regard charbonneux, sa finesse et son étrangeté la touchent inexplicablement.
Elle enterre aussitôt cette émotion.
Pourtant, le soir même, alors qu'elle ferme les yeux, le regard fort ressurgit et elle frissonne. Le lendemain, elle y repense furtivement et rougit à la table du petit déjeuner. Puis la régulation psychologique fait son travail et tout rentre dans l'ordre.
Quelques mois plus tard, Chloé se marie avec Stéphane et, au fil des ans, parvient à vieillir auprès de lui, évitant le divorce à plusieurs reprises, malgré des tensions toujours renaissantes. Elle passe ainsi complètement à côté de l'amour de sa vie.

mercredi 19 février 2014

Eloge de l'andouille

Prenez l’andouille fermement en main. Coupez-la en son milieu. Selon sa confection, on y voit une foule de vermisseaux, de plis et replis intriqués, ou bien un rayonnement concentrique, menant l’œil vers un centre mystérieux, lui aussi plein de replis. Sans être parfaitement fractale, l’andouille est toujours labyrinthique.
        Il n’est pas question ici de défendre le terroir ou le savoir-faire français, gravier roulé par la déferlante de la mondialisation culturelle. Non, pas de slogan identitaire dans l’andouille : elle est bien au-delà des revendications d’une époque, étant de noblesse immémoriale. L’andouille transcende grave. Avec sa chair faite de tripes, elle tire parti de toutes les ressources et transforme des déchets en apéro délicieux. L’andouille est un plaisir né d'un monde de rareté.
        Alors l’andouille sent la merde, oui, mais quand même.

dimanche 9 février 2014

L'anorexie mentale

Noémie est un génie. Silencieusement, dans un recoin de sa chambrette, elle a posé à sa façon les axiomes d'Euclide et en a redémontré les vingt premières branches annexes. Pendant ce temps, son père dégoise au Rotary avec d'autres importants capitaines d'industrie et sa mère mitonne des sautés de veau.
        Ce matin, Noémie est particulièrement fière, étant venu à bout d'un problème délicat. Sa feuille à la main, elle va voir sa maman à la cuisine et annonce son résultat l’œil brillant. Sa mère lève les yeux aux ciel et rétorque qu'elle ferait mieux d'apprendre le sauté de veau. « Ces choses-là sont pour les savants, sermonne-t-elle, ton père te l'a déjà dit ».
        Noémie est meurtrie : encore une fois, sa maman se fiche de sa belle démonstration. Alors, désespérément assoiffée d'amour, la fillette décide de se conformer à ce qu'on attend d'elle.
        Grâce à quoi, huit ans plus tard, elle épouse un jeune héritier, qui l'engrosse six fois et la trompe autant. Elle prend elle-même un amant, Léonard Persil, naturaliste au Muséum, mais peine à comprendre ce qu'il lui raconte. Elle fait par ailleurs une épouse terne et une cuisinière médiocre, tandis que le XIXe siècle perd sa plus grande mathématicienne, comète jumelle d'Évariste Gallois, éclipsée par de vieilles lunes.

dimanche 2 février 2014

Eloge du tétraèdre

Tétraèdre, tu portes un nom bien barbare, hérissé d'aspérités. Mais, sorti d'un esprit limpide, tu planes dans des sphères géométriques éthérées. Tes formes sont d'une rare pureté : quatre triangles assemblés en une boîte primordiale, pyramide parfaite à la simplicité mystique. Ton nom plein d'R annonçait pourtant cette légèreté.
        Mais comme tu nous fais défaut dans notre quotidien ! Où sont les parachutes de Léonard de Vinci ? Où sont les pyramides des civilisations englouties, les Ys, les Atlantides, les Klingons ?
        Il ne nous reste de toi que de petits emballages cartonnés au nom encore plus barbare que le tien.
        Mais ces briques contiennent du lait sucré. Ainsi, malgré tout, de la graisse, du sucre : tétraèdre, tu gardes en toi le soleil qui nourrit notre viande.

lundi 27 janvier 2014

Eloge des microbes

« Touche pas par terre, c’est sale. »
        Au contraire, penchons-nous. Près, plus près du sol, jusqu’à rencontrer la vie qui grouille à nos pieds. La diversité des microbes est astronomique. Même les insectes doivent s’avouer vaincus : le peuple des microbes est innombrable.
        Et changeant. Ça mute pour un oui ou pour un non, ça s’échange des morceaux, ça s’infecte, se colonise, se tue, se dévore sous toutes les latitudes, dans toutes les circonstances : nos nombrils abritent des carnages.
        Chaque microbe a sa bête noire mais aussi ses alliés. L’algue et le champignon s’imbriquent depuis le fond des temps pour former les lichens, colonisant sans faiblesse les milieux intolérables. Sans les bactéries de notre intestin, nous mourons. Les amours de la moisissure et du lait enfantent le roquefort qui nous transporte.
        Alors les microbes nous tuent parfois, oui, mais c’est bien le moindre de leurs pouvoirs.