dimanche 10 mai 2015

La nouvelle gabelle

La poursuite du profit à court terme et l’intervention massive d’automates sur les marchés financiers provoqua une profonde crise économique au début du XXIe siècle. Les pays riches furent confrontés à de graves difficultés budgétaires. Chaque gouvernement, en fonction de son orientation politique, partit à la chasse aux dépenses ou chercha des rentrées supplémentaires. Mais les déficits continuaient à se creuser.
C’est alors que la France, grand pays d’innovation fiscale, réinventa la gabelle. Le frigo étant au point depuis longtemps, le sel ne jouait plus de rôle majeur dans la conservation des aliments. Les créatifs du ministère des finances proposèrent donc d’asseoir le nouvel impôt sur le sucre, dont la consommation était devenue massive.
Ce fut un succès fulgurant. Au bout de deux ans, le budget de l’État français devint excédentaire et la résorption de la dette publique était en bonne voie, sans compter la réduction des dépenses de santé attendue à plus long terme. Bien sûr, beaucoup furent engloutis dans cette révolution, il y eut quelques émeutes de dentistes, et on déplora la faillite de Ferrero en 2018. Cependant, les rentrées fiscales étaient telles qu’il fut facile de proposer à tous les chômeurs des programmes de reconversion très satisfaisants. On put même remettre sur pied l’Éducation nationale.
Mais rapidement, l’industrie revint à la charge avec un nouvel édulcorant en lieu et place du sucre. L’État riposta en l’incluant dans l’assiette de la taxe. Ce fut le début de la Guerre des sucres, qui se poursuit encore aujourd’hui.

dimanche 3 mai 2015

John-John s'ennuie

La journée a été interminable. John-John est en convalescence. Il attend que son orteil repousse mais que c'est long.
Les troupeaux sont partis au loin. La ville est à deux heures de cheval et Rosie ne vient plus, elle a peur des coyotes. Les femmes.
John-John essaie de tuer le temps. Il veut compter les nuages mais il n'y a pas de nuages dans le désert. Il veut compter les serpents ; les serpents se cachent et de toute façon John-John ne sait compter que jusqu'à six. C'est suffisant pour charger son colt, mais quand il y a trop de choses, six ne suffit plus, et il faut recommencer plusieurs fois. Au bout de deux ou trois fois six, John-John s'y perd. De toute façon, il a un cheval, un chapeau, un colt, deux bottes. Ce qu'il y a après six ne lui sert à rien.
En pensant à ça, il a bien passé plusieurs minutes, peut-être pas six mais quand même. Il essaie de continuer à penser à six mais il n'a plus d'idées.Il est midi. Le chien se lève. Il quitte l'ombre du cactus et vient se mettre à l'ombre de la maison. Elle est toute fine mais le chien s'allonge tout fin comme un chien fin et arrive à se faire tenir dedans. John-John se demande s'il arriverait à se faire aussi fin. Mais les chiens sont plus fins que les hommes. Rosie dit ça souvent. John-John n'est pas très d'accord : l'année dernière quand il a trouvé le fourgon abandonné en revenant du Nord, les passagers étaient très fins. Enfin, plats. Ils attendaient depuis longtemps. En enlevant les flèches et en les roulant soigneusement, on aurait pu les faire aussi fins que le chien.
Encore quelques minutes de passées, peut-être même plus de six cette fois. Mais pas six heures, six heures c'est l'heure où le soleil commence à faire semblant qu'il va devenir sympa, alors que le lendemain il est toujours aussi mauvais.
John-John se dit qu'il pourrait essayer de compter après six pour s'occuper. Il cherche des trucs qui sont à six et un. Il trouve un cactus avec six et une branches. Il est tout content, il compte tout haut : un, deux, trois, quatre, cinq, six, six et un. Il se dit qu'au fond il n'a même pas besoin de cactus et dit : six et deux.
Il voit tout de suite le problème. Ça va l'emmener à six et cinq, six et six, et après ? Six et six et six et six ? Ça ne marchera pas.
John-John a perdu son orteil mais pas son esprit. Pour éviter de dire « et » tout le temps, il décide de donner un nom à six et un. Il l'appelle cactus. Six et deux, il l'appelle collines. Six et trois, il l'appelle orteils. Six et quatre, il l'appelle doigts. Six et cinq, vautours. Six et six, serpents. Six et cactus, brins. Six et collines, rochers. Etc.
Ça demande un gros effort de mémoire mais John-John se souvient bien des mots parlés. Dès qu'il a trouvé doigts mots nouveaux, il se récite de nouveau sa liste.
Quand Rosie vient le voir quelques jours plus tard, elle le trouve dans le rocking chair devant la maison, les yeux fermés. Elle est inquiète, elle se penche sur lui. Il ne réagit pas, elle pose sa main sur son épaule. Il tressaille et marmotte une histoire de poussière et d'étoiles.


mardi 28 avril 2015

Esmeralda le décapsuleur

        Esmeralda dort en paix dans son tiroir. Après une soirée animée hier, elle goûte un repos bien mérité. Elle se repose d’autant plus paisiblement qu’elle sait que, ce soir, on fera de nouveau appel à elle. A partir de 18 h, ça peut arriver n’importe quand.
        Lorsque enfin le tiroir s’ouvre brusquement, elle ne peut retenir un petit sursaut d’excitation, puis instantanément se change en prédatrice. Très vite elle aperçoit sa victime, fonce sur elle et la décapsule. L’abandonnant, elle agrippe une autre bouteille, l’ouvre aussi, puis une troisième et une quatrième.
        Malgré toutes ces années, Esmeralda ne se lasse pas de la résistance vaine de la capsule et du moment où, cédant, elle exhale son premier soupir, avant de s’abandonner complètement. Esmeralda n’est pas naïve, elle sait bien qu’au fond les bouteilles ne rêvent que d’être ouvertes mais, dans ce petit théâtre domestique, chacun joue sa partie avec application.
        Pourtant, Esmeralda se demande parfois si elle fera ça toute sa vie. Peut-être pourrait-elle faire l’acquisition d’une vrille à bouchons, pour tâter un peu du liège. Mais c’est une discipline exigeante, les bouteilles de vin, ces demoiselles, peuvent se montrer sournoises. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’elle n’ira pas au-delà de la vrille. Elle ne veut pas finir comme Germain, son cousin qui est dans l’armée suisse, bon à tout et propre à rien. 


dimanche 5 avril 2015

Antidoote etc.

ANTIDOOTE n.m. Médicament psychotrope ayant pour effet de lever les inhibitions, indiqué contre l'anxiété ; également utilisé à des fins récréatives. 

AUTORISTATION n.f. Droit d'arrêter un véhicule à un endroit donné. 

CLASTRE n.m. Système d'évaluation et de classement pansocial en vigueur dans certaines cités lunaires, conçu par Alain Damasio. Etym. incertaine : classe, caste, cadastre, castrer. Toutes ces données, le Clastre les unifiait dans le miracle d'une note, dont il faisait un rang, puis un petit tas de lettres. (A. Damasio) 

DÉMONGRAPHIE n.f. théol. Dénombrement de démons répondant à l'invocation écrite de leur nom. 

MANGONSTRE n.m. zool. Créature mustéliforme de grande taille, sévissant dans les quartiers portuaires au Japon. 

MITOYEN n.m. Citoyen partiellement déchu de ses droits, demi-citoyen. A l'origine, personnage oisif passant ses journées adossé à un mur. 

PEDAGOJEU n.m. Jeu à but éducatif, serious game.


mardi 31 mars 2015

1+0=2

        En 2051, le Parlement européen finit par autoriser le clonage à des fins reproductives. Pour André, ce fut une délivrance. Étant d’un naturel sauvage, il n’avait jamais trouvé de compagne et d’ailleurs n’avait aucun penchant pour la copulation. Il se lança aussitôt dans la procédure de clonage. On lui préleva très simplement une goutte de salive, puis un œuf anonyme reçut son ADN et fut implanté dans un utérus lui aussi anonyme, probablement moldave.
        La naissance eut lieu en janvier 2052 et le bébé fut tout naturellement appelé André Junior. Dès son arrivée, toute la vie d’André tourna autour de lui. Prudent, André avait vérifié auprès de sa propre mère qu’il avait été un bébé facile : à cinquante ans passés, il ne se sentait pas le courage de se lever la nuit pendant des mois.
        Ses espoirs furent déçus : Junior était d’un naturel agité et pleurait beaucoup. Il ne fit ses nuits qu’à dix mois puis enchaîna les cauchemars pendant plusieurs années.
        Bien sûr, il ressemblait énormément physiquement à son père, malgré un teint de peau plus clair, et il était comme lui d’un naturel volcanique mais taiseux. Cependant, plus les années passaient, plus leurs chemins divergeaient. André, qui rêvait de partager ses passions, philatélie, héraldique, football gaélique, vit avec désespoir son fils tomber dans le rugby à treize et le théâtre contemporain. Junior en particulier négligeait la cuisine japonaise dont André raffolait, lui préférant le bortsch.
        Puis un jour Junior disparut, laissant un mot disant qu’il partait à la recherche de sa mère et que désormais il s’appelait Andrzej. Alors André, souriant entre ses larmes, se souvint avec émotion comme il avait quitté précipitamment le domicile parental à seize ans.


dimanche 15 mars 2015

Simon la souris

         Simon passe sa journée sur un carré de plastique de vingt centimètres de côté, dans le ronron d'un ordinateur. Il parcourt continuellement cet espace de mouvements nerveux. Il ressent un certain sentiment d'importance : il est le messager qui fait connaître la volonté de la main à l'unité centrale, le lien entre les intelligences.
        Mais au-delà de cette petite vanité, Simon s'emmerde bien. Son horizon est étriqué, bordé d'un côté par un bourrelet de mousse anti-tendinite, abritant des millions de bactéries, de l'autre par un fatras de post-it abritant d'autres bactéries. Or Simon ne s'intéresse pas aux microbes. En fait il voudrait s'enfuir, quitter son carré gris. Au lieu de ça, il s'use à la tâche.
        Puis un jour, le miracle arrive : son carré de plastique disparaît. Simon n'en croit pas ses yeux et se sent pris d'un vaste appétit face à l'immensité du bureau. Las, son champ d'action est limité par le fil : Simon est un peu vieille France, il a toujours refusé la wifi et son nouveau terrain de jeu est à peine plus grand qu'avant. Si au moins sa trajectoire s'imprimait sur le bureau, il pourrait faire du Pollock et faire éclater sa créativité à la face du monde mais non, il reprend sa course folle sur un timbre-poste. Les rongeurs sont toujours brimés.


mardi 10 mars 2015

Myconet

A cette époque, on connaissait depuis longtemps la symbiose entre les plantes et les champignons : il s'agissait d'un mariage mutuellement avantageux, dans laquelle les partenaires échangent des minéraux, des sucres et de l'eau. Dans ce cadre, les champignons dialoguent constamment avec les plantes. Mieux que ça, leur réseau (puisque les champignons sont avant tout des radicelles) relie les plantes entre elles et leur permet de procéder, elles aussi, à des échanges.
Cette découverte resta cantonnée aux laboratoires quelques décennies, jusqu'à ce qu'on invente Myconet au tournant des années 2030. La célèbre mycologue Céline Plini décida de tirer parti des stupéfiantes capacités des champignons. Après quelques manipulations génétiques, au cours desquelles un de ses protégés lui nécrosa un poumon, elle mit au point un champignon capable de transporter un nouveau type d'antibiotique.
        Un premier dispositif expérimental relia d'abord les hôpitaux de la Pitié-Salpêtrière et de Saint-Antoine à Paris, avec un résultat tout à fait satisfaisant : le champignon transférait à la demande les molécules nécessaires. Fort de ce succès, le réseau fut étendu à tous les hôpitaux parisiens. Cette extension ne prit que quelques jours : la croissance du champignon était exponentielle. Les pharmaciens hospitaliers se frottaient les mains : la gestion des stocks devint bien plus souple et efficace.
        Les trafiquants se frottaient les mains eux aussi. En deux ans, ils mirent au point leur propre réseau, livrant la morphine dans toute l'Ile-de-France.
        Puis le principe fut encore étendu, avec la mise au point de Myconet 3D, permettant de livrer à domicile la résine des imprimantes 3D. C'est alors que le syndicat des transporteurs bretons commença ses opérations coup de poing.