dimanche 19 janvier 2014

C'était inévitable.

        C'était inévitable : l'odeur des amandes amères lui rappelait toujours le destin des amours satisfaites. Il en concevait une sorte d'amertume aiguë, composée de douceur et d'âpreté, qui lui mettait le cœur au bord des lèvres. Non pas que ses amours à lui aient toujours été malheureuses mais le spectacle des couples épanouis, des maris attentionnés et des épouses enflammées, lui retournait l'estomac.
        Il avait grandi dans une famille radieuse, aux revenus confortables mais pas excessifs, sous les yeux bienveillants de ses parents très liés. Ils le restèrent jusqu'à la mort, disparaissant ensemble dans un accident de montagne, encordés sur un mauvais à-pic.
        Lui n'avait pas souffert de cette fin catastrophique. Il était grand déjà et suffisamment désabusé pour que ce malheur glisse sur lui sans dommage. Il était très occupé à séduire et abandonner à tour de bras les jeunes filles de bonne famille, luttant pied à pied contre leur vertu convenue, arrachant la victoire avec les dents et, quand enfin le sang coulait sur les draps, il sautait de leurs lits en fredonnant, ne se donnant pas même la peine de rabattre leurs jupons, les laissant dans des abîmes de honte, déjà parti sur une nouvelle piste, flairant la vulve timide. S'il faut souffrir, disait-il, qu'on souffre mais qu'il se passe quelque chose ! Et il s'y employait ardemment. On aurait dit qu'il cherchait à mourir en duel.
        Il remplissait ainsi ses semaines, enchaînant les conquêtes larmoyantes, jusqu'au jour où il rencontra Justine. Elle aurait pu aussi bien échanger son N contre un C, tant elle lui en fit voir. Elle jouait avec lui comme avec un yoyo, le lâchant pour mieux le ramener à sa main, le faisant tournoyer à vomir.
        Il souffrait, oui, enfin, il vomissait, de la bile, de la rage, de l'amour contrarié, de l'orgueil crevé aussi, mais enfin il avait l'impression d'être en vie. Ces petits jeux durèrent un long moment, plus d'un an, pendant lesquels il perdit une quinzaine de kilos. Sur la fin, on ne le voyait plus en société, seuls ses amis les plus proches et sa sœur désespérée – séduite secrètement elle aussi – lui rendaient visite. Ils s’alarmaient en chœur de le voir en un état si pitoyable, valises sous les yeux, chemise et mine fripées.
        A la fin, Justine, constatant qu'elle avait bien sucé toute la moelle de ce jeune coq, lui signifia qu'il n'avait plus sa place dans sa vie et commença des aventures saphiques. Lui, roué de coups par la puissante cuisinière de l'ensorceleuse, fut trouvé à demi-mort devant le porche. Il resta alité trois mois, avant de se hacher les veines avec une fourchette, aussitôt qu'il eut retrouvé suffisamment de forces.

        Bernardine, sa sœur, en fut dévastée. Elle l'aimait encore d'un amour dévorant, qu'elle masquait derrière une affection fraternelle, et fut transpercée de le voir périr ainsi.
        Elle jura la fin de Justine. Elle fit tant et si bien qu'elle parvint à son tour à se glisser dans son lit. Le yoyo changea de main et Justine se tordit dans des tourments atroces.
        Jocaste la cuisinière, amante éconduite de mademoiselle, ivre de haine, finit par saisir son grand couteau à légumes et tomba sur Bernardine sans crier gare, un petit matin où elle filait à l'anglaise en laissant Justine brisée. Mais Bernardine avait senti le coup venir et elle déchargea sur elle à brûle-pourpoint un petit revolver qu'elle portait sous sa gabardine. Jocaste s'écroula et clameça dans une large flaque de sang.
        Bernardine, sur sa lancée, remonta et planta un autre pruneau dans la calebasse de Justine. Elle était lassée de ces jeux destructeurs.
        Échappant aux gendarmes, elle s'enfuit en Italie, où elle finit sa vie dans un couvent à flanc de colline, se vidant enfin l'esprit dans la contemplation de la vallée fleurie.
        Ce voyant, le spectre de son frère rigolait bien.

lundi 6 janvier 2014

Eloge du roulement à billes

        Un anneau. Un autre plus grand. Entre les deux, des billes. Deux sections de disques pour tenir les billes dans un réduit. Le roulement est là.
        Ingéniosité dépouillée, une goutte d’huile et le roulement nous emmène au bout du monde. Sa grande mission, son dévouement, son sacrifice, finalement, car il y laisse son existence, c’est d'endosser les frottements.
        Les frottements nous freinent, les frottements nous fixent. La mobilité, l’échange, la connaissance du monde, les longues promenades à vélo dans le soir finissant, c’est le roulement qui nous les offre. La fin de l’isolement, de l’arriération au fond d’une vallée perdue ou au bout d’une presqu’île battue par les vents, c’est grâce au roulement. Le roulement a sonné le glas du crétinisme des Alpes.
        Le progrès arrive en skate.

dimanche 29 décembre 2013

Eloge du camembert

        Camembert !
        Astre à la rotondité parfaite, qui se lève au crépuscule des banquets ! Comme tu illumines de ta saveur nos papilles usées ! Comme tu nous transportes loin des fadeurs et des tambouilles banales !
        Alors que les abus nous assomment, que l'alcool embrume nos sens, alors que nous attendent les ornières de la plaisanterie égrillarde, tu nous saisis de ton haleine violente, tu nous souffles au fond des bronches et nous claques le bulbe olfactif.
        Camembert ! Sans toi, les repas ne seraient que longues déchéances, voyages en descente des amuse-gueule aux pousse-café, déliquescences des sens et des esprits finissant en indigestions comateuses.
        Camembert !
        Tu es sans nul doute le salut des bonnes mœurs, du lien social et de la littérature des fins d'après-midi.

dimanche 22 décembre 2013

AVRAC etc.

AVRAC n.m. Acroximatif de accident vasculaire rachidio-cérébral, dysfonctionnement du système vasculaire provoquant des lésions au cerveau et au rachis, généralement provoqué par un excès de sasufasu ou par un plantage de l'implant cérébral. 

BOPOWAP n.m. Acroximatif de body powa appliances (mot anglais), appareil à picovolts alimenté par l’électricité résiduelle des muscles. 

DYNAMYTHE n.m. Récit légendaire raconté par les artificiers des factions naturistes au cours du conflit prothétique du milieu du XXIe siècle.Par ext. Histoire extravagante. 

GYROPHARYNGITE n.f. Infection des voies aériennes supérieures, due à la bactérie Streptococcum rotiferox, dont le premier symptôme est une forte rougeur se déplaçant autour du cou.

HYPOPOTABLE adj. Qualifie l'eau des rivières et fleuves tropicaux, impropre à la consommation. 

MINISTOIRE n.f. Texte narratif très court, mis en vogue par le réseau social Twitter. En 2018, la France inventa l'impôt sur la TVA. Ce fut un échec. (@JLeGoff)

PLASTIKITSCH 1. adj. D'une qualité et d'un goût discutables. 2. n.m. Courant esthétique du XXIe siècle, s'inspirant du pop art au XXe siècle. 

POTRACHE ou POTRASH adj. Qualifie un humour bon enfant et incorrect. 

SUPERFLOU 1. adj. Imprécis. 2. adj. Inutile. 3. n.m. Objet présentant ces caractéristiques. Il n'y a que les filles qui m'intéressent, le reste, c'est du superflou. (D. Brillant)

lundi 16 décembre 2013

Eloge de l'économe

      Dans l’ombre d’un tiroir de cuisine dort un héros en costume d’humilité : l’économe.
        L’économe a changé la face du monde. Songez comme, avant son avènement, nos grands-mères s’escrimaient à éplucher les patates sans gaspiller, avec de méchants couteaux d’office ! Songez à l’adresse qu’il leur fallait pour épouser les vicieuses circonvolutions de ces racines ! Car alors, les patates n’étaient pas blondes ni rondes comme aujourd'hui. Non, elles étaient boursouflées et verruqueuses ; même les frites n’étaient pas tout à fait carrées.
        Mais grâce à l’économe, la corvée de pluche est devenue un plaisir. Tandis qu’on tient tendrement de la main gauche l’objet du désir culinaire, on le déshabille prestement de la main droite. En un clin d’œil on met à nu la quintessence légumineuse qui nourrit nos chairs et nous offre ses précieuses vitamines. Simultanément et comme par magie, on accumule un petit tas d’épluchures, non moindre richesse qui alimentera le compost dont se repaissent nos lombrics replets.
        Croyez-moi, l’économe libère la femme, revigore la santé publique et participe au renouveau de la nature. L’économe est l’incarnation du développement durable.

dimanche 8 décembre 2013

Mon cher Marc

Mon cher Marc,

        Je ne suis pas descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui n'est pas encore rentré à la Villa de son long voyage en Asie. Pourtant j'aime bien aller chez lui, après l'expresso, je me dégourdis les jambes, je profite de l'air frais, dans l'anticipation du zénith étouffant. Mais Hermogène est bien loin, en excursion chez les Perses ou les Pictes, je ne sais plus. Peu importe, dès lors qu'on quitte Rome, on est chez les Barbares.
        Mon ulcère me fait souffrir ces temps-ci. Je ne sais pas si ce sont les soucis où les premiers raisins de la saison, qui sont délicieux mais encore acides. A vrai dire, plus j'avance en âge, plus vivre m'emmerde. Et régner devient particulièrement pénible. Je suis assailli sans répit par toutes sortes de dérangements physiques, qui choisissent n'importe quelle partie de mon corps et la transforment en problème. Je dors mal et n'urine presque plus. Mon exaspération est telle que souvent je n'arrive même pas à écouter les graves affaires que m'expose Serenus mon conseiller. Mais Serenus est un emmerdeur, lui aussi.
       Apparemment nous sommes ainsi faits que, quand la fin approche, nous l'appelons de nos vœux. Les dieux ont donc pourvu à tout.

mardi 3 décembre 2013

Eloge de la brume

       On n'y voit rien ce matin. La purée de pois enveloppe chaque élément du paysage. Toutes les choses familières, la voiture du voisin, le peuplier d'en face prennent des allures de fantômes venant hanter notre quotidien. Ça fait un peu peur peut-être.
        Mais quelle joie de voir enfin de la nouveauté ! Comme la brume se joue de la routine, cale dans l'enfilade des semaines un petit coin d'exception ! « Tu te souviens, c'était ce jour où on n'y voyait pas à dix pas ! »
       En estompant les contours, la brume change les points de vue et révèle des choses qu'on ne percevait pas. Le mur d'en face est fissuré. Le feu vert brille plus fort que le rouge.
        La brume est un filtre qui révèle la platitude de nos vies. La brume est dure mais juste.