mardi 21 juillet 2015

Pizza 1 - Se déboîter l'épaule

Erminio est rêveur. Il est sensible aussi. C'est pourquoi, ce soir-là, quand il sort de l'opéra, il est encore tout vibrant de Verdi, il ne voit pas la flaque de graisse devant le feu, au coin de la rue Buzzati. Sa roue arrière chasse et il se croûte. Allongé par terre, la tête sonnante, écrasé par son scooter posé sur lui comme une amoureuse encombrante, il sent une douleur monter dans son épaule. Comme elle grandit, il se dit qu'il s'est cassé quelque chose. Puis les sirènes commencent à être audibles, et il se demande comment il ira travailler demain : un pizzaiolo a besoin de ses deux bras.

Arrivé aux urgences, son épaule est toute bleue et enflée. La radio confirme le diagnostic du pompier : épaule démise. Réduction, trois semaines d'immobilisation, anti-inflammatoires. Erminio est soulagé. Concetta, qui est arrivée en catastrophe, est encore affolée. Erminio a préféré appeler sa cousine plutôt que sa maman, qui aurait été terrorisée et n'aurait pas réussi à se rendormir. Et Concetta habite tout près de l’hôpital.
Quand tout est fini, qu'ils sont rassurés, Concetta part chercher la voiture pour ramener Erminio chez lui. Lui s'installe dans un fauteuil défoncé du hall. Assommé de calmants, il s'endort. Il fait des rêves agités, où de jeunes gens en scooter vivent des histoires d'amour compliquées à l'opéra.
Quand Concetta revient, il est six heures du matin et elle est avec sa sœur Paola. Concetta a oublié où elle avait garé la voiture. Elle a dû aller à pied chez Paola pour lui emprunter la sienne. Quand Paola a su ce qui se passait, elle a voulu venir aussi.
Comme ils partent, le soleil se lève. Ils rient très fort dans la voiture quand Concetta raconte sa longue marche à travers la ville pour aller jusque chez sa sœur. Ils passent sur la petite place près de chez Erminio et le patron du bar sort ses chaises. Erminio demande à Paola de s'arrêter. Paola lève un sourcil, s'arrête. Ils sortent, s'installent en terrasse et prennent des cafés au lait. Le matin est pur, déjà tiède, amoureux.
Quand ils ont fini, Erminio fait un saut à la pizzeria, juste à côté. Michele, le patron, vient d'arriver. Quand il voit Erminio, il pousse un cri, s'empresse, l'interroge, le prend dans ses bras, lui fait mal, puis il marque un temps d'arrêt et lui dit : mais comment vas-tu travailler ?
Erminio répond calmement que Concetta va venir avec lui. Elle est en vacances et elle cuisine très bien. Elle sera son bras droit. 





Balise fournie par Emmanuelle : se déboîter l'épaule

Votre feuilleton de l'été

Mon logiciel de résolution de sudoku est enfin terminé, grâce à quoi, cet été je peux faire autre chose que des sudoku. J'ai donc décidé de me lancer dans un petit jeu d'écriture. Voici les règles :  
  • produire un ensemble de textes sur un thème commun,
  • chaque texte tourne lui-même autour d'un thème spécifique, en plus du thème commun,
  • ton général gai,
  • construction participative : j'aimerais avoir vos idées pour les thèmes spécifiques, ainsi que vos commentaires, critiques et suggestions sur les textes à venir. Ça peut évoluer en temps réel. Le résultat final vous sera fourni gracieusement en pdf, epub ou autre.


Après quelques jours de réflexion et appel à propositions, j'ai choisi de traiter dans l'ensemble du recueil un enjeu fort, qui nous concerne tous : la pizza. 

Concernant les thèmes spécifiques, grâce à vous, j'ai déjà une poignée de pépites, que j'ai commencé à raffiner. Continuez à m'envoyer vos idées !


lundi 13 juillet 2015

Eloge du grumeau

C'est le cauchemar de la crêpière, le grumeau, le défaut qui ruine l'ensemble. Le grumeau est un maître sévère : il est le symptôme d'une négligence, qui fait échouer une entreprise simple. Il nous parle comme le commentaire d'une maîtresse en rouge dans la marge : étourderie. Le grumeau sanctionne. Il nous rappelle à quel point toute tâche, même modeste, mérite notre attention. On ne s'exonère pas du réel.
Mais le grumeau nous dit aussi autre chose : pour quelques perles de farine, faut-il sacrifier tout le saladier ? Ne peut-on pas assimiler ces résidus de mélange ? Mais aussi est-ce nécessaire ? Faut-il vraiment les écraser un à un, avec le dos de la cuillère, sur le bord du récipient, pour les dissoudre ? Ou les jeter ? L'homogénéité doit-elle être totale dans le récipient ?
Sous ses airs d'erreur minable, le grumeau nous tance et nous questionne.


mardi 7 juillet 2015

Le mieux

Le mieux ne serait pas d'écrire les événements au jour le jour. J'ai déjà essayé, ça ne mène qu'à constituer un journal fastidieux, amas de brindilles comme une fourmilière. Une fourmilière, aussi titanesque soit-elle, reste une fourmilière : un projet désordonné, aggloméré à la va comme je te pousse.
Le mieux serait de prendre de la distance, de quitter le tintouin minable des choses, pour s'approcher de la lumière. J'ai des envies de mysticisme, comme une soif de révélation. Je voudrais que tout prenne sens d'un coup, en un flash primordial.
Mais la raison, cette teigne, il faut toujours qu'elle la ramène, le monde ne se capte pas ainsi, l'approche globale est une impasse, à se détacher des faits on s'égare, et le pire qui puisse arriver est d'avoir ce fameux flash : on acquiert alors la certitude d'avoir compris alors qu'on erre toujours dans l'obscurité, ébloui par une illusion intérieure.
Je ne sais plus quoi faire. Décrire les événements est une tâche vaine. Tendre à l'illumination est illusoire. Je crois que je vais juste cesser de penser, pour voir un peu. Je vais faire des trucs. Par exemple, je pourrais m'accoupler, affronter les autres mâles dans des combats épiques, fonder une ville-empire, une lignée même.
Mais tout ça est d'un chiant. Je préfère mille fois réfléchir. Ça va bien plus vite, à la vitesse de l'électricité on saute les étapes fastidieuses de préparation, phasage, mise en œuvre. Le seul matériau qui m'intéresse vraiment est celui des idées.


dimanche 28 juin 2015

Eloge de la peur

Nous, les hommes, vivons sous une injonction de bravoure. C'est même la définition de la virilité : avoir des couilles.
Mais avoir des couilles sans avoir de tête peut faire mourir. C'est pourquoi il est aujourd'hui indispensable de réhabiliter la peur. Grâce à elle, des malins, des créatifs, des adroits, des endurants ont survécu à travers les âges. Sans la peur, ils auraient couru au devant des pires dangers, avec la triste fin qu'on imagine. Et sous l'effet du tri, l'espèce n'aurait plus rassemblé que des brutes épaisses, voire elle aurait simplement disparu.
Alors glorifions les froussards, les couilles molles au Panthéon ! Qu'ils transmettent leurs gènes de sensibilité, pour que la civilisation dure et s'épanouisse ! Sans eux, on en serait encore à chasser l'ours à mains nues.


samedi 20 juin 2015

Taxons le rire

En 2023, Alors que l'Italie, comme le reste de l'Europe, s'enfonçait toujours plus profondément dans le marasme économique, toutes les ficelles budgétaires furent tirées pour tenter de redresser la barre.
Loin de ces calculs, dans la rue, les Italiens plaisantaient plus que jamais, parce qu'un certain degré de dénuement les avaient rapprochés les uns des autres. Ayant identifié ce vaste gisement fiscal, une bande de joyeux drilles présenta au Président du Conseil l'idée d'une taxe sur le rire. Son montant était indexé sur le temps de l'éclat, le nombre de décibels et le nombre de rieurs. On atteignait vite des montants conséquents : une blague de Toto coûtait une semaine d'argent de poche et, pour un fou rire, certains durent vendre leurs meubles.
Au début, le succès fut impressionnant : de fortes rentrées affluèrent dans les caisses de l’État, qui parvint à payer pendant quinze jours les 7 000 fonctionnaires qui lui restaient. Mais très vite, les effets pervers de la mesure se firent jour : on retirait aux Italiens l'un de leurs derniers plaisirs et le moral des ménages s'en ressentit fortement, portant le coup de grâce à la consommation intérieure.
En parallèle, la résistance s'organisait. Des militants se rassemblaient en public, riant le plus fort possible pour saturer les appareils des risatoni, comme on appelait les gabelous de la poilade. Et très vite, le naturel italien reprenant le dessus, l'évasion fiscale fut massive.
La taxe fut supprimée début 2024.


jeudi 11 juin 2015

Gregor le matin

Lorsque Gregor Samsa se réveilla un matin après des rêves agités, il se trouva métamorphosé, dans son lit, en un monstrueux humain. 
        Il avait toujours craint quelque chose de la sorte. Dans ses cauchemars de jeunesse, il se voyait perdre sa chitine, son armure invincible changée en enveloppe molle, ouverte à tous les coins. Il imaginait alors comme le quotidien serait terrible, à se garder de tous les dangers, des angles des choses, des chutes.
        Et voilà que c'était là. Il voulut se tirer un peu les antennes pour se réveiller mais pas d'antennes, et pas de griffes non plus. Il mobilisa les appendices compliqués, noueux, fixés au bout de ses pattes plus courtes et se heurta la tête avec. Comme prévu, cela lui fit un mal de chien mais il ne se réveilla pas.
        Il constata avec curiosité que la tête était ce qui lui restait de plus familier : une boîte rigide avec, probablement, de la gelée dedans. Pour le reste, c'était conforme à sa vision d'horreur : mou et faible.
        Éperdu, il voulut sortir de son lit pour prévenir ses parents. Déséquilibré par sa paire de pattes manquantes, il se ramassa sur la carpette. Une articulation de ses pattes arrières heurta le sol et une douleur intense le traversa. Ce choc, qu'il n'aurait même pas remarqué hier, le transperça. Il se tâta, un morceau paraissait déplacé à la jonction de deux segments.
        Il eut du mal à s'orienter jusqu'à la porte : les odeurs si familières avaient disparu. En revanche, le cerveau était constamment bombardé de messages lumineux, en une saturation et un désordre insupportables.
        Arrivé à la porte, oubliant un instant sa nouvelle condition, il se précipita comme d'habitude pour l'ouvrir à la volée et, de nouveau, se heurta violemment. Il retomba au sol frappé de douleur et commença à perdre du liquide par les yeux, tandis qu'une douleur diffuse et inconnue se manifestait dans son thorax.