jeudi 10 octobre 2013

Lontemps, je me suis couché tard.

       Longtemps, je me suis couché tard. J'ai toujours craint le crépuscule, cette heure sourde où tout bascule. Plus rien n'est ce qu'il semble être habituellement, ce qui était familier devient étranger.
       Aussi, dès le déclin de l'après-midi, je cessais toute activité pour me plonger dans un bain brûlant, proche de m'ébouillanter, avec un prix Nobel de littérature. Contre les kriss de l'angoisse je brandissais un bouclier de papier.
        C'était vain. Quoi que je fisse, la tombée de la nuit me sautait à la gorge comme un carnassier. Entre chien et loup, je sentais toujours les mêmes crocs dans ma chair.
        Plus tard, je commençai à boire. Avec mon Nobel je m'envoyais un grand cognac sans âge. Ainsi chauffé du dehors comme du dedans, je ramollissais ma carcasse et passais, tant bien que mal, le seuil fatidique de la nuit.
        Une fois entré, je m'y sentais si bien que je voulais qu'elle n'eût pas de fin. Je me perdais dans des fêtes éblouissantes. Mais l'aube finissait toujours par arriver et, de toute sa beauté, elle me signifiait avec limpidité que j'avais encore brûlé mon temps en vain et que les vapeurs de l'ivresse ne comblent pas la vacuité d'une vie.
        C'est quand je suis mort que ça a commencé à aller mieux.

vendredi 27 septembre 2013

Eloge du pneu

        Le pneu n'a pas la considération qu'il mérite.
       D'abord le mot. Admirez cet ovni. Une paire de consonnes impossible, suivies d'une queue coupée. On dirait un boxer à trois pattes.
      Sans parler du pluriel en S. C'est sans doute une sorte de décoration pour services rendus, une référence aux virages dangereux où le pneu fait son œuvre, guidant nos cylindrées puissantes sur l'asphalte. Sans lui, nos Maseratti finiraient en bas-reliefs dans les abribus.
       Mais voyez son humilité dans l'accomplissement de sa mission ! Alors que nous calons nos escarres dans des baquets de cuir, lui va au charbon. Pneu sur bitume, étreinte des hydrocarbures, il assèche la route, encaisse les déformations et nous mène à bon port.
       Et quand il est trop vieux pour courir les routes, il continue à servir coûte que coûte, vaillant toujours, lestant les bâches sur les silos, immobile désormais.
       Puis on finit par le brûler, et tout ce qui nous vient à l'esprit, c'est que ça pue.

dimanche 22 septembre 2013

André le lombric psychopathe

        André est très malade. Son enfance se passe normalement, à avaler et déféquer de la terre comme ses semblables. Mais à l'adolescence, quelque chose se dérègle dans son minuscule cerveau. André vit à proximité d'une mine de mercure désaffectée.
         Il commence par assassiner ses parents et l'ensemble de ses frères et sœurs, puis les dévore. Il s'attaque ensuite à ses cousins, scarabées à l'état larvaire, puis à sa tante Berthe, respectable hanneton.
        L'ingestion de toute cette chair modifie profondément son métabolisme. Son cerveau double de taille. Il commence à s'interroger sur le sens de l'existence.
        Un jour, il échappe de justesse aux crocs d'une vilaine taupe. Une fois la peur passée, il se met dans une colère noire et décide de faire justice aux lombrics du monde entier en exterminant ces prédateurs.
        Sitôt dit, sitôt fait, il enfile un masque et monte un modus operandi pour son génocide. André ne manque pas d'esprit, si l'on en juge par ses résultats : en deux semaines, il balaie la population de taupes dans un rayon de cinq kilomètres. Il change alors de théâtre d'opérations, avec le même succès. Il se met à faire aussi un peu de hérisson. De fil en aiguille, il nettoie tout le Sud-Ouest de l'Angleterre.
         Il finit par se faire recruter par le chef-jardinier de sa Majesté, avec pour mission de protéger les gazons inestimables de la Couronne.

vendredi 13 septembre 2013

Gherardt le grizzly gay

        Gherardt naît un beau matin de mars, au fin fond du Saskatchewan. Il vit une enfance heureuse, avec sa mère et sa sœur Greta. Ils pêchent le saumon, volent du miel aux abeilles, se grattent le dos au tronc des sapins. Ils ne connaissent par leur père, disparu avant même leur naissance.
        Arrive l'automne. Gherardt et Greta sont maintenant de beaux ours, solides sur leurs pattes arrières pour impressionner le chaland et largement bourrelés de graisse pour l'hiver. Leur mère aménage la caverne familiale en prévision du long sommeil qui les attend. Quand les premiers flocons tombent, elle les pousse gentiment vers le fond du trou et tous trois s'endorment comme des bienheureux. L'hiver passe dans une longue torpeur.
        A l'arrivée du printemps, on les voit faire quelques pas hébétés au soleil, s'étirer et bâiller longuement. Ils sont affamés et partent aussitôt en quête d'un casse-dalle. Mais bientôt les jeunes ours atteignent leur taille définitive. Leur mère prend ses distances, commence à se montrer rude. Pendant ce temps, Gherardt et Greta sentent monter en eux les chatouillis de l'âge adulte. La saison des amours est proche.
        Un matin, Gherardt se réveille et constate que Greta n'est plus là. Il questionne sa mère, qui bougonne que sa sœur est partie vivre sa vie et qu'il ferait bien d'en faire autant. Il est surpris. Quelque temps après, comme il tarde à saisir le message, sa mère le vire manu militari, lui enjoignant "d'aller se trouver une pouffe dans la vallée d'à côté".
        Le problème, c'est que Gherardt n'aime pas les pouffes. Il change de vallée, zone un peu puis se trouve un coin tranquille et mène une vie solitaire et vaguement mélancolique. Jusqu'à ce qu'un clair matin d'août, il tombe sur Terence le trappeur trans.

mardi 3 septembre 2013

José le sanglier à TOC

    Depuis toujours, José déteste le désordre et la saleté. Ça lui donne des tremblements spasmodiques. Son enfance est un enfer, qu'il subit vautré dans la fange au milieu de ses frères et sœurs, sous les mamelles sordides de sa mère.
     Dès qu'il en est capable, il quitte cette ambiance délétère et va creuser, dans son coin, un petit nid douillet, tapissé de feuilles fraîches et de menthe. José ne supporte pas l'haleine fétide du lever.
     Tous les soirs, à son réveil, il débarrasse sa vieille litière et cherche des feuilles fraîches, toutes de la même espèce et de la même taille. Puis il les arrange de façon géométrique, superposées comme les tuiles d'un toit, en rangs serrés partant de l'extérieur de sa bauge vers le centre. Ensuite il parsème l'ensemble de feuilles de menthe, là aussi selon un motif régulier. Cette occupation lui prend une grande partie de la nuit car José n'a pas de mains. Puis, quand toutes les feuilles sont ordonnées comme il faut, que les cercles concentriques sont parfaits, il prend sa vieille litière et l'emporte, assez loin car il n'arrive pas à s'endormir avec l'idée qu'il y a des saletés alentour.
     Enfin il part chercher à manger. Mais il passe tant de temps à soigner sa couche que c'est déjà le point du jour. Alors il mange n'importe quoi, des champignons semi-vénéneux, des sacs plastiques qui traînent dans le sous-bois, des limaces pleines de pesticides.
     José mène une existence très douloureuse, il est efflanqué et malheureux. Jusqu'au jour où il rencontre Alexandra, loutre gracieuse, constamment dans l'eau, le poil parfaitement lisse. Elle lui apprend une nouvelle forme de propreté, beaucoup moins contraignante. Avec elle, José devient le plus heureux des sangliers nageurs.

mercredi 28 août 2013

Acroximatif etc.

ACROXIMATIF n.m. Acronyme approximatif. Ex. : sasufasu : SAlt-SUgar-FAt Standardized Unit.

AIRAQUA n.f. sport Discipline où l'athlète, muni de diverses prothèses, enchaîne des figures de voltige dans un bassin et dans l'air au-dessus de l'eau. syn. : cybiogym 

CARPÉ-LAPIN n.m. sport Figure d'airaqua dans laquelle l'impulsion se prend accroupi au fond de l'eau, puis, en l'air, le cybiogymnaste se plie en deux au niveau des hanches, touchant ses pieds avec ses mains (ou autres extrémités). syn. : soubresaut grenu
 
CRACKAILLE n.f. Mafia trafiquant principalement le crack
 
CYBIO 1. n.m. et adj. Être constitué à la fois de tissus biologiques et de parties mécaniques. 2. Préfixe caractérisant ces êtres ou des objets et usages se rapportant à eux. Cybiocerveau planétaire, cybioclebs
 
PERSOPUCE n.f. Dispositif électronique implanté sous la peau, contenant des informations sur l'identité et l'état de santé du porteur. Murray s'était fait une fois de plus pirater sa persopuce et voilà que les robflics sonnaient à sa porte. Dieu sait quel usage la crackaille avait pu en faire. (A. Jodorowsky) 

PYGISTE n.m. et f. Personne s'adonnant au sexe de façon irrégulière et tarifée
 
RECORDITE n.f. méd. Tendance pathologique à conserver une trace numérique des événements, sans distinction d'importance ; compulsion d'enregistrement. syn. : Save-It-All Syndrome ou SIAS (mot anglais)
 
SURIMISTE n.m. Chômeur de longue durée en réinsertion dans un restaurant japonais.

jeudi 15 août 2013

Tony la gerboise sanglante

    Tony est petit et mignon. Depuis toujours, les dames s'extasient sur sa mine d'ange et lui caressent la tête en disant il est adorable.
     Ce que ces vieux sacs ne savent pas, c'est que Tony vit un enfer à l'école : profitant de sa petite taille, ses camarades le frappent constamment. Les parents de Tony habitent dans le quartier des iguanes, un coin très dur. Tous les jours, il entend oh les beaux yeux, oh qu'il a le poil doux, oh ces grands pieds si rigolos. Puis les coups commencent à pleuvoir.
    Ces jeux cruels durent depuis la maternelle. Mais, en sixième, un matin où l'un des meneurs s'approche pour le frapper comme chaque jour, Tony prend une impulsion puissante, lui colle sur la tempe un grand coup de pied retourné, saute à sa gorge et tranche la carotide de ses incisives aiguës. Il se redresse lentement, le regard fou, les moustaches frétillantes, son pelage crème souillé de sang.
     Plus tard il devient le chef de gang le plus violent d'Iguanada et savoure sa revanche.