dimanche 17 novembre 2013

Eloge du cancer

        Le cancer est un monstre, oui, c'est un crabe qui nous dévore de l'intérieur. Mais il a deux grandes qualités.
        Notons d'abord que le cancer nous parle. Il est là pour pousser, croître et embellir, pour nous déloger de notre propre corps. Pourtant, il est constitué de nos propres cellules qui, prises de folie, veulent vivre éternellement. Cette folie provoque la mort de l'ensemble.
        Entendons ensemble le message du cancer : quand quelques-uns veulent accaparer toutes les ressources, allant même jusqu'à vouloir vivre éternellement, ils ne parviennent qu'à gangrener l'ensemble dont il font partie. Tout finit par s'effondrer et l'hubris emporte aussi ceux qui y ont cédé.
        Le cancer a une autre grande qualité : il est honnête ; il est là pour tuer. C'est rare qu'on annonce aussi clairement la couleur, surtout quand elle est noire. Et le cancer frappe tout le monde, riches et pauvres, vieux et jeunes, même les petits enfants.
        Le cancer est un gauchiste terroriste.

jeudi 14 novembre 2013

Ça n'a pas débuté comme ça.

        Ça n'a pas débuté comme ça. Moi, j'ai toujours dit quelque chose. Mais on ne m'a pas écouté. Je les avais prévenus, les maréchaux et les ministres, qu'on allait se faire piler par les Allemands. Je leur avais dit qu'ils étaient plus forts, plus organisés, plus armés que nous, qu'ils allaient nous sucer le lard. Bernique ! Ils n'en font qu'à leur tête, dans les bureaux dorés ! Ils en voulaient, de la guerre, du chant martial, des défilés sur les Champs-Elysées, sous les fleurs ! Ah on en a eu, des défilés ! C'était bien plutôt des défilés de gueules cassées dans les gares, de jeunes types ravagés du dehors et du dedans, les poumons racornis par le sarin, le cerveau fendu par le bruit des obus et les hurlements des copains. Et les autres, les galonnés, se pavanaient en jaquette dans les cabinets sous lambris. Non pas que ce soit pire ici qu'ailleurs, partout l'humain est un bête animal.

lundi 4 novembre 2013

Berthe la fourmi solitaire

        Depuis toujours Berthe est mal vue. Sa multitude de sœurs, toutes plus fayottes les unes que les autres, se tuent à la tâche depuis leur premier jour. Et constamment elles assaisonnent Berthe de reproches : on n'a jamais vu une fourmi qui prenne le temps de vivre, qui réfléchisse au pourquoi des choses et qui pose des questions.
        Berthe n'adore pas le travail. De plus, elle aime comprendre ce qu'elle fait et pourquoi elle le fait. Par ailleurs, Berthe a une perception assez personnelle de son corps : elle considère qu'elle a droit à un espace vital autour d'elle, rien de démesuré mais une petite bulle où on n'entrerait pas sans son autorisation expresse.
        Bien loin de ça, elle subit toute la journée une promiscuité insupportable : ses connes de sœurs considèrent que chacune appartient à tout le monde. Elles la reniflent et la palpent en permanence, ce qui donne à Berthe des bouffées de rage terribles. Par ailleurs, ses sœurs sont d'une méfiance extravagante vis-à-vis de tout ce qui vient de l'extérieur.
        Si bien que Berthe, un beau jour de printemps, après le énième reproche de la journée, plante là son ouvrage et se tire. Ses sœurs sont sciées : une fourmi qui quitte son poste sans raison de sécurité impérieuse, on n'a jamais vu ça.
        Berthe s'en fout. Elle longe le corridor vers la sortie, débouche au soleil et respire l'air extérieur, qui a comme une saveur nouvelle. Elle se retourne vers le corridor et voit des centaines de têtes qui la regardent les yeux ronds. Elle leur fait un bras d'honneur libérateur et part vers le petit bois là-bas, qu'elle a toujours voulu visiter.
        Puis elle se fait piquer par un merle à trente mètres de la fourmilière.

dimanche 27 octobre 2013

Eloge du pourri

        Pourri !

        Loin d'être une insulte, cette épithète devrait flatter l'ego. Pensons un instant à ce que serait notre planète sans le pourri. Sans le travail des cloportes, xylophages, tardigrades et autres bestioles monstrueuses : un monceau de cadavres. Des strates de cadavres empilés. Darwin n'aurait eu aucun mérite.
        Mais, âmes sensibles, chassez cette vision d'horreur de votre esprit, et sentez naître en vous la reconnaissance pour le pourri. Admirez comme du déchet, de la mort, de la fin, il tire la jeunesse, l'élan, la vie en somme ! Le pourri, c'est la résurrection permanente.
        Alors désormais, au lieu de vous écarter l'air pincé des ordures éventrées, de contourner les décharges, ciselez donc des poèmes sur les charognes, soyez pénétrants, soyez saprophiles !

mardi 22 octobre 2013

Aujourd'hui, Maman est vivante.

        Aujourd'hui, Maman est vivante. Ça tombe bien, j'avais besoin de lui parler. Le notaire est venu hier lui signifier sa destitution totale de ses biens, de ses privilèges et de sa couronne. Cette gyropharyngite oblitérante est décidément cause de bien des soucis : il nous faut parfois attendre une semaine pour trouver un moment où Maman puisse nous comprendre, nous faire part de sa volonté bien que désormais ça n'ait plus grande importance , signer quelques papiers.
        C'est maintenant mon frère aîné qui doit prendre le trône. Cette perspective ne laisse pas de m'inquiéter, tant il est peu au fait des affaires du pays et des manœuvres de Cour. A coup sûr, sa rectitude le perdra ; nous sommes entourés de chacals.
        Il faut que je pense à faire empoisonner le cardinal. J'ai depuis longtemps sa petite moustache italienne en horreur et le pouvoir doit désormais reposer dans les seules mains de la famille. Maman a été bien trop faible avec lui et cette liaison tardive a failli tout ruiner. Mais elle en a conçu beaucoup de joie, au crépuscule de sa vie. Comme elle allait à confesse !

dimanche 13 octobre 2013

J'ai longtemps habité dans une petite bicoque.

J'ai longtemps habité dans une petite bicoque
Sans hall ni baies vitrées, sans escalier de marbre.
Dans mon abri branlant appuyé contre un arbre,
Je me faisais cuire un œuf coque.

samedi 12 octobre 2013

Faux départs : la règle

1. Prendre la première phrase d'un classique de la littérature.
2. La transformer de façon à lui faire dire le contraire de ce qu'elle voulait dire.
3. Ecrire sur cette base le début d'un roman ou d'un poème.