samedi 26 septembre 2015
mercredi 23 septembre 2015
dimanche 20 septembre 2015
samedi 12 septembre 2015
Pizza 17 - L'avocat
Erminio reste muet. Elle entre, ferme la
porte derrière elle et lui redemande :
– Qu'est-ce
qui ne va pas ?
Il la regarde crispé et dit :
– Tu
n'es pas venue
en
scorpion ?
– Hein ?
Il lui raconte sa vision de l'autre nuit
et lui montre le couteau à roulette. Elle essaie de compatir mais
arrive à peine à parler tant elle rit. A la voir, il finit par rire
aussi.
Il lui demande pourquoi elle est venue.
Elle reprend son sérieux et répète :
– Il
faut qu'on parle.
– Ah
oui.
– Tu
sais pourquoi je t'ai planté
il y a un mois ? demande-t-elle de but en blanc.
– Non.
– Moi
non plus. Enfin je crois que j'en ai eu marre de nous deux. Je
voulais changer. Ça fait quatre ans qu'on est ensemble, je n'ai
pratiquement connu personne d'autre. J'ai eu un doute. Et dès que je
me suis retrouvée seule, eh bien, je me suis retrouvée seule.
– Oui.
– Je
me suis retrouvée vraiment seule, tout au fond. J'avais des gens
autour de moi, mais personne ne me comprenait vraiment.
– Justement
je ne te comprends pas.
– Quand
je fais le scorpion ?
– Non,
tout le temps, répond-il en souriant. Je n'ai pas compris pourquoi
tu es partie, je n'ai jamais compris ton demi-sourire.
– Quel
demi-sourire ?
– Comme
ça, imite-t-il. Celui que tu fais quand tu ne réponds rien.
– Ah.
Ça c'est quand je ne sais pas quoi dire, je crois.
– Pourquoi
souris-tu alors ? Pourquoi tu ne dis pas simplement « Je
ne sais pas quoi dire ».
– …
Je ne sais pas quoi dire.
– Tu
progresses.
– Je
fais des efforts.
Elle reprend :
– Et
toi, pourquoi tu ne m'as jamais demandé ?
– Je
ne sais pas. J'avais peur d'avoir l'air idiot.
– Ce
n'est pas idiot de poser des questions. Ça montre qu'on s'intéresse.
Il se tait.
Brusquement, elle lève les yeux vers
lui :
– Je
voudrais qu'on se remette ensemble.
Il ne répond pas. Après quelques
instants, il se lève en marmonnant :
– Je
ne sais pas quoi dire.
– Je
promets de ne plus te quitter, de ne plus venir t'embêter à ton
travail, de ne plus t'attaquer
en scorpion la
nuit.
– Ce
n'est pas ce qui m'a le plus gêné.
– Qu'est-ce
qui t'a le plus gêné ?
– Moi
aussi je me suis senti seul. Moi aussi j'ai été avec toi quatre
ans. Je me suis retrouvé complètement à poil. Au point de tomber à
l'arrêt au feu rouge.
– Tu
préfères l'étreinte du scorpion à la solitude ?
– Ce
n'est pas la solitude, c'est d'avoir un oursin dans le ventre toute
la journée qui est pénible.
– Je
promets de ne plus te mettre d'oursins dans le ventre.
– Merci.
Elle se tait. Ses yeux brillent.
Il la regarde. Il la prend dans ses
bras. Elle met son visage dans son cou. Il tremble.
Elle souffle :
– Je
suis contente.
– Tu
as bien plaidé ta cause.
– Je
serai bientôt avocat.
– Tu
fais l'avocat, je fais la pizza, comme ça c'est bien.
Balise fournie par Rémi : avocat
samedi 5 septembre 2015
Pizza 16 - Le trombinoscope
Michele
le ramène chez lui. C'est le début de l'après-midi. Erminio suit
les prescriptions du psychiatre, avale son cacheton et se couche. Il
tombe comme une pierre et dort douze heures. Il se réveille au creux
de la nuit.
Subitement
inquiet, il tend l'oreille : rien. Il insiste, pour être bien
sûr : toujours rien. Il se rassure et cale de nouveau sa tête
dans l'oreiller. Il sent l'odeur du sommeil, celle des siestes
contraintes, celle des nuits dans les vieux hauts lits de bois chez
les grands-parents des Pouilles. Il referme les yeux.
Au bout de quelques instants, il sent
qu'il ne se rendormira pas. Il allume la lumière. Il repense à ce
bouquin qu'il veut lire depuis des mois, qui est perdu quelque part
dans un placard et qu'il n'a jamais bien cherché. Il se lève,
commence au hasard par le placard du couloir, fouille l'étagère du
haut, celle où il ne va jamais, tombe sur de vieux trucs, des
papiers paraît-il importants dont il ne fait rien, des vieilleries,
des cours de première année jaunis, un trombinoscope. Il l'ouvre,
amusé, et retombe dans cette époque.
Il est avec Giovanni en fac de droit.
Tout de suite, il se sent égaré. Orienter sa pensée, la
contraindre, la ranger en alinéas, lui faire manipuler les concepts
et les nuances, les arguments et la mauvaise foi, il ne veut pas. Ou
il ne peut pas, il ne sait pas bien. La pizza c'est mille fois mieux.
Giovanni par contre a presque fini le
cursus. Il aura son diplôme l'été prochain, il sera avocat.
Erminio le retrouve dans le
trombinoscope. Il a déjà sa drôle de tête, hilare et bavard.
Erminio se souvient des premiers jours, quand on arrive sans
connaître personne, perdu parmi des centaines d'autres. Il
s'accroche à ce rigolo, ce blagueur, qui ne l'a jamais laissé
tomber depuis.
Ils ont alors l'impression de baigner
dans une grande liberté. Liberté trompeuse, abandon plutôt :
les premiers partiels sont sanglants. Mais Erminio et Giovanni
rigolent bien ensemble. Les fêtes interminables, les après-midi aux
terrasses des cafés à regarder passer les filles, les virées à la
plage. C'est super, quand ce n'est pas les partiels. Tous les deux
ratent leur année. Giovanni repique, Erminio laisse tomber.
C'est là aussi qu'il rencontre
Donatella. Une belle fille discrète, aux cheveux châtains et aux
yeux vert olive. Au début il ne la remarque pas, il y a trop de
monde, trop de filles avec un sillage de petites étoiles, et elle ne
la ramène pas. Une sérieuse, qui rentre chez elle après les cours
pour bûcher.
Tout doucement il se rapproche, Giovanni
et lui se mettent à côtoyer le groupe de filles bavardes et
bruyantes. Ils finissent par fusionner. Parmi cette demi-douzaine de
filles, dont certaines voudraient bien l'accrocher, Erminio est
intrigué par le demi-sourire. Il ne le comprend pas, il trouve
qu'elle a une drôle de mine. Drôle de mine en effet, qui lui pète
à la gueule quatre ans plus tard !
Mais il ne sait pas alors, au début, il
est tout à son émoi. Ça se fait petit à petit, ils se
rapprochent. Elle cesse de bosser continuellement, il se met à moins
sortir, ils font des tours en ville, en scooter. Il l'emmène à
l'opéra.
Puis il part pour la pizza et elle
continue, comme Giovanni. Elle aussi finit le cursus cette année.
Ils sont restés ensemble tout ce temps, dans le tourbillon des
étudiants, des fêtes, de la jeunesse en fleur.
Erminio sort d'un coup de sa rêverie :
il a cru entendre son nom. Il a peur, il revoit le monstre, la
dernière fois il a failli mourir. Il écoute de toute son attention.
Il entend bien son nom. C'est elle, elle l'appelle. Ça vient de la
porte de nouveau. C'est pas possible. Il n'a pas pu revenir. Erminio
est terrorisé. Il ne bouge pas.
Elle continue, elle a dû voir la
lumière sous la porte, elle dit qu'il faut qu'ils parlent. Erminio
est trempé de sueur. Il fait un pas vers la porte. Il s'arrête,
repart à la cuisine, prend le couteau à roulette au cas où, et
revient.
A travers la porte, il lui dit :
– Qu'est-ce
que tu veux ?
– Il
faut qu'on parle.
Ses cheveux se dressent sur la tête. Il
colle son oreille contre la porte, entend sa respiration calme. Elle
demande :
– Bon,
tu m'ouvres ou pas ? Je ne vais pas passer la nuit ici.
Ah, c'est elle. Il ouvre, s'attendant
quand même au pire. Ce n'est pas un scorpion géant. Il baisse le
bras qui tient le couteau à roulette.
Elle le regarde étonnée, un carton à
pizza dans les mains :
– Qu'est-ce
que tu fais avec ça ? Tu es tout blanc !
Balise fournie par Sébastien : le trombinoscope
dimanche 30 août 2015
Pizza 15 - Sept ans de réflexion
Michele, mortifié, est venu le
chercher. Il le soutient jusqu'à sa voiture, l'allonge à l'arrière
et le conduit à l'hôpital. Il lui demande sans cesse comment ça va
et lui parle de son chien, qui la nuit dernière s'est mis à
gronder, puis à poursuivre un fantôme dans toute la maison, a
réveillé tout le quartier en hurlant à la fenêtre, et a fini par
se jeter à la poursuite d'un pigeon. Erminio répond d'une voix
faible.
Ils arrivent aux urgences. Un jeune gars
et une fille en blouse blanche sont assis sur un brancard dans le
couloir. Le type la serre de très près. Elle est blonde et bien en
chair. Manifestement son urgence à lui n'est pas d'ordre médical.
La fille se décale un peu quand il la serre trop.
Voyant Erminio arriver avec Michele, il
se décolle à regret, lui disant qu'il revient tout de suite.
De mauvaise humeur, il fait
l'interrogatoire de routine. Erminio, encore faible, peine à
répondre et Michele l'interrompt constamment en disant c'est comme
mon chien. Au début, le toubib l'écoute, intéressé par le
parallèle, mais comme Michele déblatère, le toubib finit par en
avoir marre et lui dit qu'Erminio n'est pas un chien, que les chiens
vont voir des vétérinaires et qu'il n'y a pas de psychiatres pour
les chiens suicidaires. Michele se tait, contrit.
Le toubib achève l'interrogatoire. Il
envoie Erminio en gastro-entérologie. Là, on prend soin de lui, on
le palpe, on lui tire son sang, on le vide par la soute arrière,
puis on le met sur un fauteuil roulant et on l'emmène en
psychiatrie.
Il repasse par le hall et revoit
l'interne qui l'a accueilli. Il est toujours sur le brancard avec la
fille blonde et a repris son manège. Elle continue de se décaler,
si bien que le brancard finit par basculer et ils se gaufrent tous
les deux. Le type est honteux, la fille rigole.
Erminio a un faible sourire et poursuit
son chemin.
Arrivé en psychiatrie, il attend. Il
est tôt encore et le médecin tarde. Il regarde par la fenêtre.
Dehors devant les portes vitrées, une infirmière fume sa cigarette.
La bouche d'aération qui monte du sous-sol soulève sa blouse, elle
est obligée de la retenir.
Arrive enfin le psychiatre. C'est un
gros homme. Il ouvre brusquement la porte en disant suivez-moi. Il
fait le tour du bureau, indiquant une chaise à Erminio, s'assied
lourdement face à lui et l'apostrophe :
– C'est
vous, le souvenir de ma grand-mère !
Erminio reconnaît le gros type seul de
la pizzeria, qui avait pris la quinconce. Le psychiatre reprend :
– J'ai
adoré votre histoire, elle m'a fait beaucoup de bien. Vous savez,
nous
les
psychiatres on
aime bien les
souvenirs.
Erminio marmonne un remerciement.
– Mais
on n'est pas là pour parler de mes histoires, s'exclame-t-il.
Qu'est-ce qui vous amène ?
Erminio raconte sa nuit. Le toubib
l'écoute, attentif. Puis il se lève brusquement, prend sa chaise,
monte dessus, et va dénicher un petit objet sur une étagère en
hauteur. En redescendant, il demande à Erminio :
– Ça
vous dérange si je fume ? J'essaie d'arrêter, mais c'est
impossible.
En même temps, avec la clé qu'il vient
de récupérer, il ouvre le tiroir du bureau et sort un paquet de
cigarettes. Il en propose une à Erminio, qui refuse, et il allume la
sienne tout en ouvrant la fenêtre.
– Bon,
on ne va pas épiloguer. Hallucinations auditives, visuelles, maux de
ventre. Il n'était pas un peu pourri, votre chorizo ?
Erminio acquiesce.
– Il
y en a qui prennent des champignons hallucinogènes, vous c'est du
chorizo. Vous avez fait un mauvais trip, voilà tout. Je vous
prescris un somnifère pour la nuit qui vient et demain vous serez
sur pied.
Erminio se sent soulagé. Le psychiatre
reprend, l'air finaud :
– Bon,
moi
je suis psychiatre, hein, pas psychologue, mais vous avez songé un
peu au sens que peut avoir cette vision ?
Balise fournie par Catherine : Sept ans de réflexion
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